Grande et petite histoire

de la cour masure

de Villez-sur-le-Neubourg

du 18e siècle à nos jours

Approche historique, sociale et familiale

Témoignages transmis de génération en génération depuis

Grand-Mère Delphin

Recherches et rédaction effectuées par

Jacques Hérold

Mise en forme par

Frédérique Audoin-Rouzeau (alias Fred Vargas)

2008

   « Bien de mère ne fuit pas »

(adage normand)

 
Nous ne connaissons malheureusement pas d’historiennes normandes du Moyen Âge, quoique l’histoire nous fournisse de nombreux exemples de femmes qui s’intéressèrent à l’histoire du duché médiéval. Loin de conclure que les femmes normandes n’aient joué aucun rôle dans le processus de l’écriture de l’histoire, je voudrais suggérer qu’il y a d’autres manières où elles purent s’impliquer dans l’histoire de leurs familles. Elles agissaient comme des canaux de communication historique entre les générations. Leur implication dans l’histoire était intimement liée au désir de contrôler leur présent et leur futur, et a stimulé la production de récits historiques et prophétiques. »1

E. van Houts

Historien (2001)

Parce que l’histoire de chaque être humain est unique et que chaque être humain contribue à créer l’Histoire de notre société, la mémoire doit être transmise aux jeunes générations pour que nous puissions appréhender l’avenir avec force et confiance. Il est primordial, tant pour notre construction identitaire personnelle ou professionnelle, d’écouter et de valoriser la parole des anciens. La mémoire est le socle de notre culture, la base sur laquelle nous faisons vivre nos valeurs. Elle est une source incontournable du lien social et « l’ancien », un acteur essentiel du maillage de notre société. La transmission de leurs savoirs doit permettre de redonner ainsi toute l’importance de leur rôle dans la société, à savoir, être le « témoin charnel entre la mémoire et l’histoire ». […]

Les mutations de la société ont largement contribué à transformer le rôle des personnes âgées. Autrefois, les grands-parents vivaient en famille, conservaient leurs activités dans la maison, et participaient à l’éducation des petits-enfants. Aujourd’hui, ce rôle a quelque peu changé, la relation entre grands-parents et petits-enfants est essentiellement fondée sur l’affection, en raison de l’éloignement géographique de la famille, mais aussi parce que les modes d’éducation ont également évolué. Mais le rôle des grands-parents ou des personnes âgées, si l’on considère un sens plus large, ne doit pas se cantonner à cet affect, il doit être également celui de raconter, de faire revivre le souvenir d’une époque et transmettre les images d’un autre temps pour ancrer les racines de la descendance.

Pierre Nora Historien  (2007)

        J’avais à cœur de faire rentrer la vieille France dans la mémoire et l’intelligence des générations nouvelles, de ramener parmi nous un sentiment de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, envers cette société française qui a vécu laborieusement et glorieusement quinze siècles pour amasser l’héritage que nous avons recueilli. C’est un désordre grave, c’est un grand affaiblissement chez une nation que l’oubli et le dédain de son passé. Quand les générations, qui possèdent pour un moment la patrie, ont l’absurde arrogance de croire qu’elle leur appartient à elles seules, et que le passé en face du présent, c’est la mort en face de la vie, quand elles repoussent l’empire des traditions et des liens qui unissent les générations, c’est le caractère et l’honneur du génie humain, c’est son destin qu’elles renient.

François Guizot (1787-1874)

Historien et homme d’Etat

I. Villez, lieu de passage des troupeaux de bœufs (17e-18e siècles)

Au 17e et au 18e siècles, une importante partie de la population de Villez vivait du passage de troupeaux de bovins.

 Cette situation avait une origine lointaine.

        Dans la future Campagne du Neubourg, des chemins antiques se croisaient à proximité d'un réseau de vallons assez encaissés, qu'ils évitaient d'ailleurs. Au 11e siècle, les seigneurs de Beaumont-le-Roger fondèrent en ce lieu propice à la défense une place-forte et une cité pour ses défenseurs sous le régime du bourgage. Le tout prit le nom de Neubourg.

        Pour assurer l'approvisionnement en viande de boucherie de la nouvelle localité, le seigneur prescrivit aux "marchands de la Province de Normandie de conduire leurs troupeaux par le Neubourg pour y tenir marché, sans pouvoir dispenser, avec défense de les détourner et conduire par d'autres endroits à six lieues à la ronde sous peine […]"…

        Cette disposition, malgré le droit de place perçu dit "coutume", fut efficace et permit à la localité de se développer sans problème de ravitaillement pendant cinq siècles.
        Au 17e et au 18e siècles, l'accroissement de la population de Paris nécessita de rechercher son approvisionnement en viande jusque dans le Pays d'Auge, aux marchés de Lisieux et d'Orbec. Or, le Neubourg se trouvait sur le trajet depuis ces marchés augerons jusqu'à ceux de Poissy et de Sceaux. Un nombre considérable de bovins et leurs conducteurs, dits chasseurs "cacheux", transitaient donc par le Neubourg et faisaient étape le dimanche soir pour la "couchée" dans les herbages et les masures des derniers villages avant le Neubourg, soit Epreville-près-le-Neubourg et Villez-sur-le Neubourg2.

L'installation à Villez de Jean Boudin, cacheux de bœufs (1735)

        Trois frères Boudin, natifs de la Neuville-du-Bosc, tentés sans doute par la vie itinérante, se firent "cacheux" de bœufs3. Probablement à l'occasion de la "couchée" à Villez, ils connurent des jeunes filles du village et s'y marièrent.

 L'un d'eux, Jean Boudin, y épousa Anne Vauquet le 20 octobre 1722. Un fils, François Denis, naquit bientôt à Villez le 9 octobre 1723, suivi de cinq autres enfants dont les naissances s'échelonnèrent jusqu'en 1733 (voir arbre généalogique n° 1).

 Vers 1735, Jean Boudin, à moins que ce ne fût son fils aîné Francois Denis, cacheux de bœufs l'un et l'autre, acquit une parcelle de terre à Villez, rue de Bigard.

 La rue de Bigard -signifiant "rue du rucher"- est le chemin qui réunissait la voie principale de la Rivière Thibouville au Neubourg, passant au pied de l'église, à sa déviation dite chemin de la Rivière (aujourd'hui départementale Le Neubourg-Brionne), amenant directement les bovins aux herbages de la "couchée". La parcelle acquise, très proche du chemin de la Rivière, pourrait être utilisée à la couchée, évitant ainsi le paiement d'une redevance au propriétaire de l'herbage d'accueil.

 La présentation au marché du Neubourg du lundi matin se réduisait au paiement  de la coutume et, sans guère s'arrêter, bêtes et gens continuaient leur route vers Paris.

 Toute la population de Villez profitait de ce trafic de bétail, générateur d'emplois et d'activités d'accueil.

L'aménagement de la parcelle pour la couchée (1739-1742)

         Le terrain, situé côté est de la rue de Bigard, était de forme triangulaire et l'angle nord-ouest fut réservé au jardin potager. Le surplus de terrain fut édifié de constructions parallèles en pans de bois couvertes en chaume, orientées au midi : une masure, ou maison d'habitation, un cellier ou cave, portant la date de 17394, prolongée d'un pressoir, et un four à pain, daté de 1742.

 La masure ne porte pas de date, mais il est à présumer qu'elle est contemporaine des autres bâtiments ; deux détails de construction confirment cette époque : le sommet en arc de cercle des ouvertures et les moulures curvilignes d'une porte de placard intérieur. Elle est élevée d'un simple rez-de-chaussée, mais le soubassement des murs de façade, ou solin, en damier de briques et pierres, le colombage vertical serré entrecoupé d'X à l'allège du comble, indiquent une construction assez soignée. La couverture en chaume était probablement à croupe à l'ouest et à capitret à l'est, abritant un escalier extérieur d'accès au grenier.

        Cette masure ne comprenait à l'origine que trois pièces : au centre, une cuisine -ou « maison »- flanquée d’une chambre de part et d'autre.

 La cuisine-salle commune comportait une vaste cheminée de brique. Le renfoncement entre le pied-droit de la cheminée et le mur nord fut clos d'un entourage et d'une porte en menuiserie aux moulures curvilignes, formant un placard. La pièce fut meublée notamment d'un buffet vaisselier en chêne, fabriqué spécialement pour être encastré entre deux portes et solivage. Tous ces éléments d’origine sont conservés aujourd’hui.

        En prévision du bien-être des troupeaux de passage, on planta le long de la rue une rangée d'ormes protectrice du vent d'ouest et ombrageante, et on creusa une mare entre la grand-porte et la haie du potager. Aujourd’hui encore, des rejets de ces ormes repoussent régulièrement au long du mur de terre qui les remplaça plus tard.

 Jean Boudin, s'il réalisa cet ensemble, n'en profita guère car il mourut à Villez le 6 mai 1741, avant même que le four à pain fût achevé. Il ne courait plus les routes derrière les bêtes car, dans son acte mortuaire, il est qualifié de "journalier".

 Si le maître d'œuvre fut son fils François Denis, il l'avait entrepris fort jeune, vers sa dix-septième année.

François Denis, marchand de bœufs (1770)

        Par la suite, on trouve François Denis, marié à Françoise Poitou, établi dans cette cour masure comme cacheux puis rapidement comme "marchand" -marchand de bœufs s'entend- car petit à petit les cacheux achetaient une bête, puis plusieurs, pour leur propre compte, et finissaient par devenir propriétaires de tout le troupeau qu'ils menaient.

 L'utilisation rationnelle par François Denis Boudin de sa cour masure de la rue de Bigard fut d'assez courte durée.

 En effet, lors des grands travaux d'aménagement du port de Cherbourg vers 1770, il fut décidé de transformer le grand chemin de l'Ouest en une route royale. Le gouvernement apprenant que le passage au Neubourg entraînait la perception d'un impôt seigneurial, devenu une de ces sortes de douanes intérieures que le ministre Turgot avait décidé d'anéantir, on détourna la route hors de la seigneurie du Neubourg en la dirigeant à partir de Sémerville en droite ligne sur la Rivière Thibouville où la Risle serait franchie. Ce nouveau tronçon de route fut doté de nombreux relais de poste aux chevaux et aux lettres, dont l'un à proximité de la Commanderie de Malte Saint-Etienne de Renneville.

 Les cacheux et marchands de bœufs s'empressèrent d'emprunter la route nouvelle et s'arrêtèrent désormais pour la couchée aux alentours du relais de la Commanderie. Dès lors, le marché aux bestiaux du Neubourg fut beaucoup moins fréquenté, les revenus du seigneur diminuèrent considérablement, et Villez ne fut plus lieu de couchée.

 François Denis Boudin ne cessa pourtant pas de demeurer dans sa cour masure de Villez. Puisque devenu  marchand, il laissait probablement à des cacheux de confiance le soin de mener le troupeau d'étape en étape, lui-même effectuant le trajet en carriole, se contentant de vérifier de point en point le bon déroulement du parcours.

Transformation en petite ferme (1775 ?-1788)

 Vieillissant, délaissant la route exténuante, il se reconvertit vers l'agriculture, activité traditionnelle de la campagne du Neubourg. A cet effet, il fit de sa cour le centre d'une petite ferme en modifiant la masure et les bâtiments d'origine et en construisant des bâtiments d'exploitation nouveaux, écurie, étable, grange.

Les murs de clôture

        Le long de la rue de Bigard, des murs de clôture en bauge remplacèrent la rangée d'ormes. Ces murs furent percés d'une porte piétonne, dite "potuis" (ou "pot-huis", c'est-à-dire "petite porte"), et d'un grand porche de charpente à hauts vantaux, surmonté d'un toit et encadré de deux petits bâtiments à l'emplacement de l'actuelle "grande porte".

 Il semble qu'il transforma également une des chambres de sa masure en "salle", c'est-à-dire en salle-à-manger de réception (l'actuelle chambre dite "Chasse aux canards"), jouxtant la pièce principale à l’Ouest.  

Enfin, il allongea sa masure au couchant et au levant.

Une nouvelle pièce à l'Ouest, deux à l'Est

        A l'Ouest, l'ajout d'une pièce nouvelle est bien visible -il s’agit de l’actuelle chambre dite « Les Chinois » : en effet, le poteau au midi sur lequel sont fixés les pentures de la porte d'accès est un peu court vers le bas, attestant qu'il s'agit là d'un poteau cornier de la masure primitive. En outre, le colombage très espacé de la façade nord montre une qualité de construction bien inférieure à celle de la masure primitive. En revanche, un soin bien plus grand fut apporté à la nouvelle façade au midi :  le solin, le colombage, la forme des ouvertures indiquent un souci de s'harmoniser parfaitement avec la façade de la masure primitive, dont la technique de construction n'était pas encore oubliée. Cette pièce, située un peu en contrebas, légèrement humide et rendue très lumineuse par une fenêtre supplémentaire au nord, se trouvait très propice au tissage. Fut-elle dès ce moment utilisée comme atelier de tisserand ? C'était alors une activité d'appoint importante pour les petits cultivateurs et leurs ouvriers journaliers.

 A l'Est, François Denis prolongea la masure jusqu'au mur de clôture de deux pièces un peu plus profondes qui ouvraient par des portes au nord. Il s’agit des chambres actuelles dites « le vieux Rouen » et « la chambre aux vaches ». Si la façade au midi s'harmonise elle aussi à la construction primitive par un colombage serré, le solin de brique et pierre est d'un travail beaucoup moins soigné. De même que pour la nouvelle pièce à l'Ouest, un des poteaux de porte trop court trahit là aussi le réemploi d'un poteau cornier d'origine. L'avant-dernière de ces pièces enfermait l'ancien escalier extérieur d'accès au grenier.

 Enfin, derrière la salle, côté nord, fut construite une petite laiterie en appentis avec un évier en maçonnerie –l’actuelle « cuisine ». Cette laiterie était étroite et l'évier ne comportait alors qu'une seule voûte au lieu des deux qu'on lui connaît aujourd'hui

 Ces transformations nécessitèrent de modifier la toiture : le capitret fut reconstitué à l'ouest, abritant un nouvel escalier extérieur d'accès au grenier.
        Dans la cour, le long du mur de clôture nord, entre le four et la haie du potager, on construisit une grange. Quant au four, c'est à cette époque qu'il fut prolongé vers l'Est5.

 La disposition de ces divers bâtiments est figurée sur le plan cadastral établi un peu plus tard, en 1810.  

 C’est au cours de ses allées et venues sur la route royale que François Denis Boudin avait dû faire la connaissance du Maître de la Poste aux Chevaux de la Rivière-Thibouville : Jean-Baptiste Loisel. Une confiance mutuelle avait dû naître entre les deux hommes, qui envisagèrent peut-être de marier leurs enfants. Ce projet fut contrarié par le décès de François Denis, survenu à Villez le 20 novembre 1788, et ne se réalisa que le 3 septembre 1789, jour où, à l'église de Villez, Antoine Loisel épousait Marie Élisabeth Boudin.

La tenue du relais de poste et de l'auberge adjointe nécessitait beaucoup de bras. Aussi la veuve Boudin, mère de l'épousée, rejoignit bientôt le jeune ménage au relais de poste.

        Désormais, la cour masure de Villez, durant une vingtaine d'années correspondant à la période révolutionnaire et aux premiers jours de l'Empire, fut louée à de petits exploitants.

II. 1810 : la vente à Boniface Prévost, cousin au 7e degré

                                         Au cours de l'année 1810, les époux Loisel Boudin, maîtres de la Poste aux Chevaux de la Rivière-Thibouville6, se décidèrent à vendre la cour masure de Villez à un cousin de Madame Loisel, Augustin Boniface Prévost, fabricant, qui avait échappé à la conscription impériale grâce à un remplaçant. Ils étaient cousins au septième degré, descendants de frère et sœur Vauquet.
        L'acte de vente fut reçu par Maître Dupuis, notaire au Neubourg, le 17 décembre 18107. A l'acte, la cour masure est décrite de la manière suivante :

        "C'est à savoir, une masure située sur la commune de Villez, au triage de la rue de Bigard, contenant avec le jardin y enclavé qui en fait partie environ 37 a 20 ca répondant à deux vergées, close en murs de bauge dont partie dépend de la dite masure, l'autre partie appartenant aux propriétaires voisins, plantée d'arbres fruitiers et non fruitiers et édifiée de différents corps de bâtiments à usage de cuisine, salle, chambre, écurie, étable, pressoir, grange, four, cellier et charterie, avec les greniers qui en dépendent, avec aussi les grandes et petites portes de la dite masure et la petite porte du jardin.

        Bien entendu qu'un placard en bois étant placé dans la cuisine, et l'étoupail au four, font partie de cette vente, ainsi que les ustensiles, la cuve et le billon du pressoir, mais le contenu du dit pressoir, une auge en bois dans l'étable aux vaches et autres petits objets étant dans la dite masure sont réservés par les vendeurs pour les retirer et enlever incessamment. "

 Le "placard en bois étant placé dans la cuisine " n'était probablement pas le placard compris entre la cheminée et le mur nord, car celui-ci, fixé aux murs, était immeuble par destination et normalement compris dans la vente. Il s'agissait bien plutôt du buffet vaisselier placé contre le mur nord.

Les aménagements du tisserand Boniface Prévost (à partir de 1810)

 Augustin Boniface Prévost, qualifié de "fabricant", était plus exactement un tisserand de ces toiles de lin très serrées dont on fabriquait les blouses bleues quasi imperméables des paysans normands du 19e siècle, dites "blaudes". Il avait commencé fort modestement comme tisserand individuel.

        Métier à tisser et "boutique"

        Pour la commodité du tissage, Boniface Prévost aménagea la cour masure : il installa son métier dans la pièce ouest (l’actuelle "chambre aux Chinois"), propice, on l'a dit, à cette activité. Il faut noter que le sol de cette pièce est surbaissé d'un degré par rapport aux autres pièces de la masure, ce qui lui donnait une plus grande hauteur permettant d'y faire entrer le métier à tisser.        

 L'avant-dernière pièce à l'est (l'actuelle chambre "Vieux Rouen") fut aménagée en "boutique" : elle servait à emmagasiner le fil à tisser et les toiles tissées. Elle comportait une toise verticale à double potence, servant à mesurer les quantités de fil. La potence basse de cette toise se trouvait dans une petite fosse, dont on voit encore la marque au sol aujourd'hui. Quant à la dernière pièce à l'est, jouxtant le mur de clôture, elle était à usage d'écurie.

        Nouveaux bâtiments : ourdisserie, citerne, étable

        Le prolongement est du bâtiment du four servit d'ourdisserie : sur les rouleaux des métiers à tisser, on enroulait les fils qui formeraient la chaîne des pièces à tisser.
        Derrière l'écurie, en aile de la masure au nord, Boniface Prévost construisit le long de la limite de propriété un bâtiment en briques et colombage, de facture 19e siècle, qui fut divisé en une étable aux vaches (l’actuel bûcher) et en une pièce abritant une citerne. Pour teindre ses toiles à l'indigo8, il avait en effet besoin d'une eau plus claire que celle des mares. Il fit donc couvrir d'ardoises cette nouvelle aile mais aussi les pentes nord et sud des deux pièces est de la masure (boutique et écurie). L'eau de pluie ainsi recueillie par gouttières était conduite par des tuyaux dans une citerne de cinq mètres de profondeur environ, qu'il avait fait creuser sous abri. Cette citerne fut, paraît-il, la première creusée dans le village. Le terre extraite lors de son creusement aurait servi à reconstruire le mur de clôture compris entre le potuis et l'angle sud : voilà pourquoi, dans cette portion, le mur de bauge est d'un aspect différent, plus rouge et plus caillouteux. Le mortier de Boniface, qui lui servait à piler l’indigo, a été conservé : il est posé sur la meule du pressoir, à terre, dans la cour, devant le jardinet, entre la masure et la cave. Le tout sert de vase à plantes grasses.

 
        Enfin, c'est sans doute de l'époque de Boniface Prévost que date aussi l'aménagement, dans l'ancienne "salle de réception" d'une cheminée nouvelle9 et du placard à vaisselle contigu10. A l'appui de cette hypothèse, ce souvenir de Jacques Hérold : lorsque, après l'incendie de 1946, la glace qui surmonte cette cheminée fut remise en place par Grand-Pé (Max Hérold), on put lire au dos du parquet qui la supporte, écrit au crayon ou au charbon : "Prévost".

 Quelques années plus tard, après son mariage, Boniface ne tissa plus lui-même mais donna à tisser à des ouvriers à domicile dans Villez. Si bien que l'atelier de tissage fut transformé en chambre des maîtres, tandis que la chambre était de nouveau convertie en salle (à manger), la salle principale servant de cuisine, et la "petite salle" actuelle servant de chambre aux filles.

III. Les racines familiales à Villez : les ancêtres maternels de Boniface Prévost

(voir arbre généalogique n° 1)

Recherche des origines

                                        Boniface Prévost, l'acquéreur de ses cousins Loisel de la cour masure de Villez, avait ses racines à Rouge-Perriers par son père, Nicolas Prévost le Jeune, et à Villez par sa mère, Marguerite Bidault.

 Marie-Marguerite Bidault était la fille de Pierre Bidault « fils de Pierre » et de Marguerite Vauquet, ménage assez bien connu par des documents d’archive parvenus jusqu’à nous. On reviendra en détail sur ce ménage ultérieurement.

 Au sujet des parents de Pierre Bidault « fils de Pierre », la tradition était muette et les archives inexistantes. Les recherches faites par Jacques Hérold dans les registres paroissiaux de Villez avaient permis de découvrir que ce premier Pierre Bidault, de son mariage avec Marguerite Toutain, avait eu cinq enfants nés de 1722 à 1736, et que son épouse était décédée en 1744.

 L’acte de mariage Bidault-Toutain aurait probablement donné la filiation des époux, mais il ne se trouvait pas sur les registres de Villez. En outre il était impossible de déterminer l’acte de baptême de l’époux parmi les baptêmes à Villez de cinq Pierre Bidault entre 1690 et 1704.

 Au cours d’une conversation entre Jacques Hérold et Jean Dieulevin, érudit de Vitot, celui-ci lui avait confié que ses deux épouses successives descendaient d’un Pierre Bidault né à Villez en 1690, fils de Jean Bidault et de Catherine Monneaux, et époux de Catherine Autin, morte le 17 juillet 1720. A cette occasion Jacques Hérold lui indiqua l’obstacle auquel se heurtaient ses recherches concernant la filiation de son ancêtre Pierre Bidault. Plusieurs années plus tard, Jean Dieulevin, d’une manière fortuite, découvrit dans les archives notariales d’Amfreville la Campagne que :
        Pierre Bidault de Villez, fils de Jean et de Catherine Monneaux, par contrat de mariage du 19 juillet 174511, envisageait d’épouser Madeleine Castel. C’était une veuve de Villez qui avait déjà épousé successivement : Bidault Claude « le jeune », mort en 1718, et Bidault Jean, mort en 1737.

        Il apparaissait dès lors que dans la vie de Pierre Bidault, habitant de Villez de manière continue, fils de Jean et de Catherine Monneaux, se trouvait  un espace de temps matrimonialement vide entre son mariage avec Catherine Autin, qui avait pris fin en 1720, et son projet de remariage avec Madeleine Castel en 1745. Espace allant du 17 juillet 1720 au 19 juillet 1745, dans lequel s’insérait exactement la durée à Villez du mariage Pierre Bidault-Marguerite Toutain, de 1721 au 16 avril 1744. Par suite apparaissait évidente l’identité de personne entre les époux Pierre Bidault.

Les racines

 
        À partir de là, il fut facile de remonter les lignes d’ascendants de Marie Marguerite Bidault jusqu’au début des registres paroissiaux de Villez12.

        Elle descendait de six ménages vivant à Villez au 17e siècle, dont trois appartenaient à la colonie Bidault, très importante à Villez :

 Bidault Thomas et Quais Elisabeth

 Bidault Raoulin et Fouquet Louise

 Bidault Jehan et Letalloire Françoise

 Couy Jean et Jacquemin Guillemine

 Postel Pierre et Magdelaine

 Fouquet Bernard et Allain Marie

 Des premières générations de descendants de ces six racines, nous ne connaissons rien, à part quelques lieux et dates de naissance, mariage et décès. Ce furent probablement des gens modestes vivant de la terre et comme manouvriers. Cependant les descendants de Thomas Bidault pénétrèrent parmi les gens de justice rouennais.

 Au sujet de ces anciennes générations, il convient de se souvenir que les jeunes mères mouraient souvent en ou à la suite de couches, laissant un nouveau-né vivant. Le mari se trouvait dans la nécessité pour s’occuper du bébé et autres enfants d’introduire au foyer une autre femme, d’où les remariages précipités.

        Lignée des Bidault de père en fils (agnatique, patrilinéaire) :

        Marie Marguerite Bidault tenait son nom patronymique de Jehan Bidault, époux de Françoise Letalloire. Il eut au moins un fils, Louis Bidault, journalier, qui épousa à Villez le 8 janvier 1663 Marie Godet, née à Villez le 11 septembre 1648. Ils eurent six enfants dont François Bidault, né le 3 février 167513, et Jean Bidault.

 Jean Bidault, né à Villez le 14 octobre 1667, épousa tout d’abord, le 4 août 1689 à la Neuville du Bosc, Catherine Monneaux, dont il eut deux fils nés à Villez, Pierre Bidault –ci-après- et Toussaint Bidault, né le 7 septembre 1693. La mère ne survécut guère, jusqu’au 19 septembre 1693. Deux mois plus tard, le 19 novembre 1693, Jean Bidault épousait Marie Bidault, morte le 8 mai 1704, dont il ne semble pas avoir eu d’enfants. Cinq mois plus tard, le 9 octobre 1704, Jean Bidault se mariait avec Elisabeth Autin (de la nombreuse colonie Autin), dont il eut huit enfants de 1708 à 1726.

 Le premier des fils de ce Jean Bidault, Pierre Bidault, né à Villez le 27 octobre 1690, se maria lui aussi trois fois, ainsi qu’on l’a évoqué plus haut. Il épousa tout d’abord Catherine Autin, le 26 mai 1714 à Villez (parmi les trois enfants qui en sont issus, Catherine Bidault, née le 3 septembre 1715, est l’ancêtre des deux épouses de Jean Dieulevin, érudit de Vitot). Cette première épouse mourut à Villez le 17 juillet 1720.
Pierre se maria ensuite avec Marguerite Toutain, née à Combon le 8 octobre 1693. Elle était fille de Jean Baptiste Toutain, chirurgien (ou plutôt barbier14), qui exerça son art à Combon, Le Tremblay, puis Le Neubourg, où eut lieu probablement le mariage avec Pierre Bidault. Mais par malheur les registres de ces années-là sont « en déficit ». Au cours de ce second mariage, Pierre Bidault continua de vivre à Villez comme marchand (de bétail bien entendu) puis comme laboureur. Les six enfants qu’il eut de Marguerite Toutain y furent baptisés de 1722 à 1736. Marguerite Toutain fut inhumée à Villez le 16 avril 1744, âgée d’environ cinquante ans.

Parmi ses six enfants :

    -.Pierre Bidault « fils de Pierre » -ci-après.

    -.Jacques Bidault « fils de Pierre » dit « Bidault aux trois filles », ancêtre des familles Foliot, Lecœur, Bertherlin, Autin, Lothon, Fermanel.

    -.Marie Madeleine, épouse d’un autre Pierre Bidault de la colonie de Villez, qui fut élu syndic de Villez. Celui-ci fut tué dans des conditions obscures  au cours de la nuit festive de Pâques 1780 : le curé de Villez était un homme craintif qui, ayant été reçu par ses nouvelles ouailles avec une réserve toute normande, s'imagina qu'on lui était hostile. Peureux, il ne se promenait qu'avec sa canne-épée et s'alarmait dès qu'un villageois marchait derrière lui, ce qui, évidemment, amusait les Villéziens. Pendant la fête de la nuit de Pâques, ils organisèrent un chahut devant le presbytère. Le curé, aussitôt alarmé, fit armer ses gens. Le Syndic (Pierre Bidault) arriva au presbytère pour rétablir l'ordre. Un coup de feu partit. On le retrouva mort le lendemain et le curé fut rendu responsable du drame, ce qu'il nia farouchement. Le procès criminel qui s'ensuivit, et qui n'apporta aucune réponse, secoua et dressa les unes contre les autres les consciences des habitants à la veille de la Révolution.

Etant de nouveau veuf le 16 avril 1744, Pierre Bidault envisagea de se remarier et passa au notariat d’Amfreville la Campagne le 19 juillet 1745 un contrat de mariage avec Madeleine Castel –ou Chatel-, veuve successivement avec enfants de Bidault Claude « le jeune » et de Bidault Jean. On ne sait rien de ce mariage, mais ce contrat a permis de découvrir la filiation de Pierre Bidault.

Le ménage Pierre Bidault "fils Pierre" et Marguerite Vauquet

(arbre généalogique n°2)

        Rappelons au lecteur que ce Pierre Bidault dit "fils Pierre" auquel nous arrivons est le grand-père maternel de Boniface Prévost, chef de la seconde lignée de propriétaires de la masure.

        Les quelques documents parvenus jusqu'à nous et concernant le ménage Pierre Bidault-Marguerite Vauquet, permettent de mieux connaître et imaginer la vie de leur ménage.

 Pierre Bidault fut baptisé à Villez le 2 mars 1722. Dans son enfance, lui et ses frères apprirent, en même temps que les bases de la religion, à lire et à compter avec le curé du village ou ses vicaires successifs, car tous les fils Bidault savaient au moins signer.

 Jeune homme, comme tous les jeunes gars du pays, il dut aider son père ou ses cacheux à convoyer les troupeaux de bœufs en route depuis le pays d'Auge jusqu'aux marchés de Poissy et de Sceaux. Le palais de Versailles, tout au moins extérieurement, ne devait pas lui être inconnu.

 Promis à une jeune fille de Villez, Marguerite Vauquet, leur mariage eut lieu en l'église de Villez le 25 février 1745. Leur consentement fut reçu par le curé bénéficier, Charles de Giverville. Il semble être resté en bons termes avec ce prêtre car il procéda lui-même à presque tous les baptêmes, mariages sépultures de la famille sans en abandonner le soin à ses vicaires, comme c'était souvent le cas.

        Marguerite Vauquet, l'épouse, baptisée à Villez le 17 novembre 1725, descendait de Thomas Bidault et d’Elisabeth Quais, son épouse, et de leur fils Alexandre Bidault et de son épouse Barbe Vesque, ces deux derniers qualifiés d’ « Honnête Homme » et d’ « Honnête femme » et inhumés en l’église de Villez en 1720 et 1724, et de Raoulin Bidault et de Louise Fouquet son épouse.
Marguerite était moins instruite que son mari et ne savait signer que d'une croix. Elle n'avait pu recevoir l'enseignement des prêtres dont l'accès était interdit aux petites filles, ni fréquenter la classe des Filles de la Providence d'Evreux. On ignore la date d'ouverture à Villez de l'école de filles de la Providence. On garde seulement trace des inspections annuelles de l'école en 1774, 1775 et 1777 (sœur Marie-Madeleine Frémont)15.

 Pierre Bidault et Marguerite Vauquet eurent douze enfants de 1746 à 1764, dont deux Marie-Marguerite, deux Marie-Catherine et deux Jean-Baptiste.

 Il est probable que l'enfant premier né d'un prénom mourant bébé ou semblant ne pas devoir vivre longtemps, on donnait le même prénom au nouveau-né suivant. Ainsi, Marie-Marguerite, morte à trois semaines en 1746, fut remplacée par celle née en 1748. Marie-Catherine, morte à 3 ans en 1753, fut remplacée par celle née en 1758, qui mourut à 19 ans. Mais Jean-Baptiste, né en 1760, ne remplaça pas le malingre Jean-Baptiste né en 1752, qui fut le plus aventureux des enfants.

 Survécurent donc Marie-Marguerite, mariée à Nicolas Prévost, Marie-Françoise, la dernière née, mariée à Alexandre Godet, Pierre, les deux Jean-Baptiste, François, Claude, Jacques et Charles.

Leur fils Charles, curé du Tilleul-Lambert

        Ce Charles Bidault (qui est donc l'oncle maternel de Boniface Prévost), baptisé à Villez le 3 décembre 1755, se fit prêtre et, muni des diplômes nécessaires et moyennant finances, il fut présenté par le Commandeur de la Commanderie de Malte Saint-Etienne de Renneville, curé primitif et patron de la paroisse, à l'évêque d'Evreux comme candidat à la cure du Tilleul Lambert. Ayant été accepté, il prit le titre de Prieur Curé du Tilleul. L'église et tout son mobilier appartenant à l'Ordre de Malte, le registre des Inspections des Commanderies de 1779 s'exprime ainsi à son sujet :

        Nous avons été reçus au son de toutes les cloches par Mr Charles Bidault qui a présenté l'eau bénite et l'encens et après la bénédiction du Saint Sacrement, nous avons visité les ornements et vases sacrés.  

 C'est Charles Bidault qui, par exception, recevra le 3 septembre 1789 le consentement des époux Loisel-Boudin (ses cousins, de la première lignée de propriétaires de la masure).
        A la Révolution, ayant refusé la Constitution Civile du clergé, il dut émigrer dix ans. Il séjourna à Berlin, ainsi que l'indique un papier conservé dans sa montre-oignon en cuivre16.

 Rentré en 1805 à Villez, il fut témoin à l'acte de naissance et parrain (le 27 mars) d'un neveu : il est alors qualifié d'"ancien curé du Tilleul-Lambert".

 En exécution du Concordat en vue de la nomination des nouveaux curés, il fut procédé à des enquêtes. L'enquête ecclésiastique indique : "Tilleul-Lambert, Bidault, curé déporté, rentré, bon sujet". Il  devint ensuite curé concordataire de Sainte-Colombe-La-Campagne, où il mourut. Sa pierre tombale est conservée au Buisson Duret, portant l’inscription suivante :

Ici repose le corps de

M. Charles Bidault

curé du Tilleul-Lambert

avant le séisme qui désola la France

exilé pendant dix ans

pour la cause de la foi

revenu dans sa paroisse

après le concordat de 1801

pour reprendre l’exercice

de ses fonctions pastorales

Décédé

Le 28 juillet 1820

âgé de 65 ans

Requiescat in pace

Une cour-masure sur la future voie du chemin de fer

 Revenons à Pierre Bidault, dit "fils Pierre", c'est-à-dire le père de ce Charles et de ses huit frères et sœurs ayant survécu. Il fut, comme son père, successivement marchand de bœufs puis laboureur, c'est-à-dire qu'il cultivait assez de terre pour pouvoir posséder au moins une attelée de deux ou trois chevaux. Grâce à la possession de cet attelage, il était subsidiairement entrepreneur de travaux agricoles et, moyennant des journées de travail en retour, il labourait, hersait et charriait pour de plus modestes, ce qui occupait son attelage toute l'année.

 D'après le partage de sa succession, il possédait à Villez deux cours-masures et des lopins de terre dispersés dans Villez et dans les territoires des villages voisins de Sainte-Opportune, d'Epreville et de la ville du Neubourg.

 Sa principale cour-masure, où vraisemblablement la famille demeurait, était située à Villez au « triage du Friche" ou "Froc" (mot gaulois signifiant « espace commun »), bordée à l'ouest par le chemin du Champ de Bataille, au sud par le chemin du village, au nord par "les Closions". Elle était construite d'un "bâtiment d'habitation à usage de maison (pièce commune), cuisine, trois chambres et loge". Selon la tradition de la famille Feugère, il devait s'agir d'une des trois maisons construites par trois frères anglais lors de la Guerre de Cent Ans. Cette maison se trouvant plus tard sur le tracé de la ligne du chemin de fer du Neubourg à Glos Montfort (section du Neubourg au Buhot, 1879-1881), elle fut démolie lors de l'établissement de la tranchée.

Contrats avec François d'Harcourt, Marquis de Beuvron

        Cette cour-masure était séparée des bois, bruyères et terres avoisinant le château du Champ de Bataille, par le grand chemin du Neubourg à Sainte-Opportune, limite des paroisses et baronnies. Cette proximité explique la suite d'opérations suivante :

        Vers 1769, François d'Harcourt, Marquis de Beuvron et du Neubourg, lieutenant général pour le Roy du gouvernement du Poitou, devenu depuis peu de temps propriétaire du château et domaine du Champ de Bataille, envisagea de créer un parc privé autour du château en l’entourant d'un mur de bauge, bois, bruyères et pièces de terre. Dans son projet primitif, ce mur de bauge traversait une parcelle en nature de bruyères et pâturages aux "Closions".

 Pierre Bidault demanda d'acquérir partie du surplus de la parcelle formant hors ligne près de sa ferme. Le Marquis de Beuvron accepta mais ne consentit pas à l'aliénation sous forme de vente. Il recourut à un ancien procédé, c'est-à-dire à la concession de la tenure à titre de fief moyennant une rente seigneuriale perpétuelle, non pas en argent qui, par érosion de la monnaie, s'amenuisait comme celles datant du Moyen Age, mais en nature.
        Suivant contrat reçu par Regnard de Bellemare, notaire garde-notes du Roy au baillage de Beaumont le Roger pour le siège du Neubourg, un fondé de pouvoir du Marquis de Beuvron « reconnut avoir donné à fieffe irraquitable à Pierre Bidault, fils Pierre, marchand laboureur à Villez, présent fieffataire, acceptant, pour lui et ses hoirs, une pièce de terre de présent en nature de bruyère et paturage, située en cette paroisse du Neubourg au triage des Closions, bornée …… et d'autre bout le chemin tendant de ce dit lieu du Neubourg à Sainte Opportune du Bosc, la dite pièce contenante cinq vergées cinq perches (…). Cette présente fieffe faite aux conditions ci-dessus et en outre moyennant cinq boisseaux d'avoine combles de rente annuelle perpétuelle, mesure de la halle du Neubourg, chaque boisseau contenant dix-huit pots de la jauge ou étalon du dit Neubourg, revenant à 23 pots d'… … ce qui forme le dit boisseau rez mais qui sera livré comble dit, et la dite avoine bonne loyale et marchande, et de valeur à cinq sols près par somme de la meilleure qui se vend au Marché du Neubourg, livrable tous les ans en la recette ordinaire du Marquisat du dit lieu du Neubourg au jour de Saint Michel, sans déduction d'impositions royales de quelque dénomination qu'elles puissent être »17.  

 Cet acte fut passé et signé au Neubourg en l'étude du notaire.

        Six ans après, nouveau contrat, (dont la copie sur parchemin porte la mention d'une encre différente "Contrat de Monsieur de Beuvron"), devant le même notaire, entre les mêmes Marquis de Beuvron, en personne cette fois, et Pierre Bidault, au sujet de la pièce de terre fieffée, et dont est extrait ceci :

 
« (…) icelui Bidault n'en a point jouit et n'en a même pas pris possession, l'ayant peu de temps après Mon dit Seigneur Marquis de Beuvron fait enclore et comprendre dans son grand parc du Camp de Bataille, de l'agrément dudit Bidault et sur la proposition qui lui fut alors faite de lui abandonner un terrain équivalent pour l'en indemniser, à quoi désirant ce jour d'hui pourvoir; à par ces présentes Mon dit Seigneur Marquis de Beuvron quitté cédé et abandonné au dit Pierre Bidault a ce comparant et acceptant : une pièce de terre labourable contenant environ cinq vergées et cinq perches , située en la dite paroisse de Brunel18 triage de la Haye Brunet ou du Vieux Manoir, bornée d'un côté la terre du Trésor du dit lieu de Villez, d'autre côté le Vieux Manoir appartenant au dit Seigneur, Marquis de Beuvron, entre lequel et la dite terre sera la banque telle qu'elle est du fossé servant de clôture du dit Vieux Manoir, d'un bout le Chemin ou sente herbue tendant du dit Villez au Neubourg. »

        Ces indications de localisation permettent de penser que ce Vieux Manoir était le manoir de Calenge (qui était situé entre l'ancien chemin du Neubourg à Ste Opportune et le chemin du Routoir). Au cours de son déblaiement au printemps de 1841, on trouva à l'intérieur d'un terrain noirâtre très onctueux, de nombreux compartiments d'habitations rustiques qui renfermaient des débris de meules.

        « Et pour raison de cette terre ci-dessus bornée ainsi cédée en indemnité de la précédente fieffe faite au dit Bidault, celui ci promet et s'oblige de livrer annuellement à la recette ordinaire du Marquisat du dit Neubourg cinq boisseaux d'avoine comble de rente à fieffe foncière et perpétuelle, mesure (…) qui est la même charge et redevance portée au dit contrat de fieffe ci-dessus mentionnée. »

 En fin, ce contrat précise :

 
        « Ce fut fait et passé au Château du Champ de Bataille, par mandat expret, l'An 1775 le Dimanche 22 octobre après midy, présence du sieur Jean Baptiste Le Mercier Maître de Poste demeurant au Neubourg et Nicolas Petit maçon de Saint Nicolas Du Bosc, témoins qui ont avec Monseigneur Marquis de Beuvron, le dit Bidault et susdit Not(aire) signé à la minute de ce présent après lecture faite (…). »19

 Lors de ce rendez-vous en son château du Champ de Bataille, le Marquis de Beuvron, malgré toute la bienveillance qu'il avait pour ses manants, aurait sans doute été bien étonné si on lui avait annoncé que, cent quinze ans plus tard, une descendante directe du rustre Pierre Bidault, Marthe Petel, épouserait un arrière-neveu (Gaston Bizet) de la noble Marie-Louise Pierrette d'Avout, filleule bourguignonne de son illustre père, le Maréchal Pierre d'Harcourt.

La Révolution

 Lors de la Révolution, Pierre Bidault et Marguerite, toujours à Villez, ne subirent pas les violences urbaines. Restant en dehors des nombreuses nouvelles fonctions locales mises en place, leur existence semble avoir été peu perturbée.

        La rente perpétuelle de 5 boisseaux d'avoine au Marquis de Beuvron résista à l'abolition des droits féodaux de la nuit du 4 août 1789. En effet, il ne s'agissait pas d'une redevance féodale contraignante abolie mais d'une contractante. Mais, quoi que stipulée  « irraquitable », elle devint rachetable. Ne l'ayant pas été sur le champ, elle continua d'être servie à Monsieur de Beuvron, qui résidait toujours au château du Champ de Bataille.

 En revanche, ils assistèrent aux bouleversements que les événements apportèrent à l'existence de certains de leurs enfants.

 Au Tilleul Lambert, les propriétaires du fief important du Buisson Duret décidèrent de réaliser leur domaine et d'émigrer. L'abbé Charles Bidault, leur curé, leur trouve acquéreur en la personne de son frère Pierre Bidault. Le voilà possesseur d'une grande ferme avec colombier. Délaissant la maison du fermier, il s'installe dans la maison des maîtres. Au début du 21e siècle, ses descendants l'exploitent toujours alors qu'une tante a atteint ses cent ans à Bordeaux.

 Bientôt, l'abbé Bidault, prêtre réfractaire, on l'a vu, est frappé de bannissement et est contraint d'émigrer. Sa mère, Marguerite Vauquet, ne survit guère à cette mesure et meurt à Villez le 11 mars 1793. Son mari Pierre Bidault fils Pierre disparaît à son tour le 15 Ventôse An IV (le 5 mars 1796).

Le partage des biens

 Leurs successions immobilières furent réglées simultanément par une formation de lots immobiliers tirés au sort entre les enfants, le tout suivant acte sous signatures privées en date du 4 Messidor An IV (22 juin 1796), intervenant entre les six frères suivants :

- Pierre Bidault, cultivateur au Tilleul Lambert (l'acquéreur du Buisson Duret)

- Jean-Baptiste Bidault , marchand de bœufs à Saint Maixent (D. 5)

- François Bidault, marchand à Louviers

- Claude Bidault, cultivateur à Villez

- Jean-Baptiste Bidault, marchand fabricant en toiles à Villez

- Jacques Bidault, vivant de son bien à Villez.

 Ne prennent pas part au partage le curé Charles Bidault et ses sœurs, dont Marie-Marguerite Bidault, épouse Prévost, et Marie-Françoise Bidault, épouse Godet. Le premier parce que son bannissement équivaut à l'émigration volontaire et l'a rendu mort civil. Les secondes parce que les parties ont souhaité rester sous le régime de la coutume de Normandie où la dot (ou « légitime ») constituée aux filles lors de leur mariage leur tient compte à forfait de part successorale, et ce en dépit du nouveau régime successoral national consacrant l’égalité héréditaire entre fils et filles.

        Ce partage divise les cours-masures en deux lots. La cour paternelle est scindée suivant une ligne séparative passant au milieu de la maison et de l'écurie, la loge et deux chambres de la maison faisant partie d'un lot, la cuisine et une chambre d'un autre.

 Chaque lot comprend en outre quelques pièces de terre.

 La terre fieffée par le Marquis de Beuvron est comprise quatrième lot, tiré par Jacques Bidault « à charge de faire et payer annuellement cinq boisseaux d'avoine de rente au citoyen de Beuvron ». Vingt ans plus tard, Jacques Bidault reconnaîtra devoir cette rente aux nouveaux propriétaires du Champ de Bataille suivant titre nouvel reçu par le notaire du Neubourg le 5 mai 1815.

Le retour de l'abbé Charles Bidault, déclaré mort civil

 Cependant, vers 1800, le curé Charles Bidault fut de retour. Il obtint sa radiation de la liste des émigrés et se trouva donc en droit de revendiquer sa part dans la succession de ses parents.

 Bien des partages étant consommés, il était devenu impossible de les recommencer. Généralement, les six frères et sœurs copartageants rachetèrent-ils à leur frère prêtre sa part héréditaire, moyennant une rente viagère. Ainsi, un accommodement de ce type intervint entre le curé Bidault et son frère Jean-Baptiste de Villez, suivant acte reçu par Maître Dupuis notaire au Neubourg, le 23 février 1804, moyennant une rente viagère de 45 francs.

IV. Les racines familiales à Rouge-Perriers: les ancêtres paternels de Boniface Prévost

(voir arbre généalogique n° 3)

Les origines

                                        La tradition orale n'a conservé aucun souvenir des ancêtres Prévost vivant à Rouge-Perriers antérieurs à Nicolas Prévost dit « le Jeune » (1738-1798).
        Le cousin "Rollon" (Roland Prévost) a, jusqu'en 1949, effectué des recherches dans les registres paroissiaux qui l'ont amené à constater que les Prévost formaient une des colonies de Rouge-Perriers. Il est parvenu à établir la filiation de plusieurs familles de cette colonie, mais les difficultés de lecture des dates ont généré des impossibilités qui conduisent à l'incertitude20.

 Bien que cette généalogie établie par Roland Prévost doive être accueillie avec réserve, elle sera suivie pour les premières générations, le dépouillement méthodique des registres paroissiaux ne l’infirmant pas.

 Le plus lointain ancêtre entrevu serait Jean Prévost, 1ère génération, veuf en premières noces en 1642 d'une Anne. Il se remarie d'une autre Anne, Anne Huvé ou Huée, sage-femme. Laissée veuve, elle est inhumée en 1695.

 Puis, en 2ème génération, Guillaume Prévost, 1638-1671, qui épouse en 1664 Martine Bidault, d'une colonie Bidault, morte en 1696.

 A la 3ème génération : Pierre Prévost (1665-1730) épouse en 1705 Marie Prévost, fille de Louis Prévost chef d'une autre famille de la colonie Prévost.
        A la 4ème génération, Guillaume Prévost (1658 ?-1716) épouse à Ste-Opportune du Bosc en 1704 Marie-Thérèse Desmonceaux (1688-1741). Elle était la fille de Charles Desmonceaux, officier chez le Roy à la Grande fauconnerie. Notons à ce propos que "les fonctions à la fauconnerie royale, avec ses fauconniers et vautoursiers, auraient été des sinécures, la fauconnerie ne servant à presque rien, Louis XIV et ses successeurs chassant peu au vol"21.

 C’est à partir de la 5ème génération que la filiation devient certaine et quelques documents parvenus informent sur l'existence de ces ancêtres. Il s'agit d'abord de Nicolas Prévost (l'Ancien) (1707-1774), qui épouse à Rouge-Perriers le 25 novembre 1734 Marie-Catherine Bidault (1709-1787) d'une famille aisée de la colonie Bidault de Rouge-Perriers, dont les frères aspirent et accèdent à la noblesse. Le mariage fut précédé d'un contrat de mariage sous signatures privées en date du 28 septembre 1734.

 De ce mariage sont issus cinq enfants, trois filles et deux fils. Seule la fille aînée, Marie-Thérèse Prévost, née en 1736, mourut jeune et fille, en 1761.

 Nicolas Prévost l'Ancien fut laboureur, et sa cour masure à Rouge-Perriers était située semble-t-il entre la ruelle Blin et les forrières, d'une superficie de deux vergées environ. Subsidiairement, il tissait, ou faisait tisser, car dans sa ferme se trouvaient trois métiers à toile.

 Nicolas Prévost (l'Ancien) est mort le 3 octobre 1774 et a été inhumé à Rouge-Perriers le lendemain 4 octobre 1774. Il laissait sa veuve, Marie-Catherine, et quatre enfants survivants :

- Nicolas Prévost (le Jeune), né en 1738, marié depuis quelques mois,

- Marie-Catherine Prévost née en 1741, mariée à Fauquet, huissier à Harcourt,

- Jean-Baptiste Prévost, encore garçon,

- et Marie-Geneviève Prévost née en 1748, encore fille.

La succession de Nicolas Prévost « l'Ancien »

 L'inventaire du patrimoine du ménage Prévost-Bidault fut dressé sous forme sous seings privés le 17 janvier 1775 en présence et requête des deux fils Nicolas et Jean-Baptiste, de Marie-Geneviève, fille encore non mariée, et de Marie-Catherine Bidault, la veuve.

 Marie-Catherine, fille mariée, n'est pas requérante, en raison de sa "légitime" (c'est-à-dire sa part héréditaire reçue au moment de son mariage, soit 1430 livres pour dot et trousseau). L'inventaire a également lieu en présence de Philippe Augustin Beaudoin, cousin paternel, de Louis Prévost, oncle paternel, et des oncles maternels Jean-Baptiste Bidault, Pierre Bidault, et Guillaume Eustache Bidault, curé de St Paul de Fourques.

 
        Cet inventaire est intéressant par l'énumération détaillée de tout ce qui composait l'avoir d'un paysan aisé au début du règne de Louis XVI : le mobilier de la masure, le trousseau en cours de constitution de la fille à marier, les quantités de récoltes de blé et de fil engrangées. On connaît ainsi le détail du cheptel : quatre chevaux, deux poulains, un bidet, cinq vaches, deux truies et jeunes cochons, cent quatre bêtes à laine, des poules, des dindons. Mais aussi des tonneaux, des auges à pétrir, du matériel roulant, des charrues, des avances faites aux enfants. Il est procédé au dénombrement des dix-neuf pièces de terre, formant ensemble la quantité de six acres22 de terres labourables.

 Trois jours après, le 20 janvier 1775, les mêmes liquident la part héréditaire de chaque fille, constatent la confusion de la part héréditaire de Madame Fauquet avec sa légitime (c'est-à-dire sa dot), et procèdent à la constitution de rentes viagères par Nicolas et Jean-Baptiste Prévost au profit de leur sœur Marie-Geneviève pour lui tenir lieu de légitime.

 Les signatures des parties et témoins dont sont revêtus ces deux actes permettent d'apprécier le niveau de leur instruction.

        Le 1er juillet 1779, sur les informations fournies par Nicolas fils aîné, Jean-Baptiste puîné composa les deux lots de la succession pour être présentés à Nicolas « pour les examiner de qualité d'aîné ensuite faire choix sur iceux et en rester un par non choix au dit Jean-Baptiste comme puîné ». Nicolas fit choix du premier lot comprenant la cour masure de la ruelle Blin. Les exemplaires de ces documents transmis semblent, pour les deux premiers, des originaux et pour le troisième une copie bien écrite, exécutée comme exercice d'écriture par Alphonse Prévost, arrière-petit-fils du défunt, et portant en plusieurs endroits l'annotation d'une écriture personnelle et enfantine : "C'est Alphonse Boniface Prévost qui a fait ça. papa je l'ai fait l'an 1828 ").

 La veuve exploite conjointement avec Jean-Baptiste fils et Louis Prévost son beau-frère, les terres du Manoir de Rouge-Perriers.

La 6ème génération : Nicolas Prévost «le Jeune »

 
        Nicolas Prévost le Jeune était né à Rouge-Perriers le 28 janvier 1738. Fils de laboureur de Rouge-Perriers, il fut promis à une fille de laboureur de Villez, Marie-Marguerite Bidault. Leur mariage religieux n’eut pas lieu à Villez, paroisse de l’affidée, mais en l’église de Rouge-Perriers le 14 février 1774. Un contrat de mariage fut reçu par Me Regnard, notaire au Neubourg, le samedi 15 janvier 1774 avant midy. Sa copie authentique sur parchemin  précise qu'il fut signé à Villez en la demeure du père de la jeune fille, Pierre Bidault fils Pierre, « père de l'affidée »23, de l'avis autorisation et agrément savoir :

        Le dit Prévost de

  ses père et mère,

  Jean-Baptiste Prévost, son frère,

  Louis Prévost (de Sainte-Opportune), son oncle,

Messire Guillaume Eustache Bidault, prêtre curé de St Paul de Fourques,

Charles Jean Baptiste Bidault, négociant en toiles à Rouge-Perriers, installé au manoir du lieu,

Sieur Pierre Bidault, de la Haye de Calleville (anobli par les charges et seigneur du lieu), son oncle maternel,

 La dite fille Bidault, affidée, de

  ses père et mère,

  Pierre et François Bidault, ses frères,

  d'autres, leurs parents tous à ce comparants,

 en présence encore de :

  Sieur Louis Haton, jardinier, et

  André Carité, charpentier,

  témoins requis pour la validité,

tous ayant apposé leur signature, à l'exception de la dite Vauquet, mère de l'affidée, qui n'a fait que sa marque, ne sachant écrire, de ce requise.

        Tous ces détails de rédaction font apparaître à l'esprit la célèbre Accordée de village  de Greuze.

 Le père de l'affidée promet pour légitime la somme de mille livres, sur laquelle s'imputera le trousseau comprenant notamment :

 
        […] Deux douzaines de draps, dont demi-douzaine de deux toiles.24

 Deux douzaines et demi de chemises.

 Six douzaines et demi de coeffes et bonnets.

 Une douzaine et demi d'autres coeffes.

 Il est sous entendu que le futur époux continuera d'aider son père pour l'exploitation de sa ferme mais la cohabitation n'est pas imposée :

        Promettant de sa part le dit Nicolas Prévost père de l'affidé en faveur dudit mariage de lui servir et a sa future épouse du jour du mariage la jouissance d'une masure ainsi close plantée et édifiée qu'elle est […] à Rouge-Perriers, contiguë à la ferme paternelle, avec stipulation qu'au cas où le dit Prévost père cesserait l'occupation de sa ferme, il y aurait échange de masure.

 Ces arrangements furent de courte durée car le père de famille, Nicolas Prévost, mourut le 3 octobre suivant et, par partage du 1er juillet 1779, Nicolas Prévost le Jeune devint propriétaire de la cour masure de la ruelle Blin.

 
        Nicolas Prévost le Jeune augmenta son patrimoine, notamment par l'acquisition d'une pièce de terre à Villez, acquise le 26 février 1776 de François Boudin (pièce qui avait précédemment appartenu à la famille Demonceaux, dont Charles, peut-être le fauconnier). L'échéance venue, Nicolas Prévost rendit aveu25 pour cette pièce de terre par acte le 24 mai 1784, « à très haut et très puissant et illustre seigneur, Messeigneurs les Princes et Comte d'Harcourt ». 26

 
        Son tour venant, Nicolas Prévost fut chargé le 12 septembre 1786 de collecter à Rouge-Perriers les impositions royales, la taille, les accessoires à la taille, et la capitation, pour l'exercice 1787. 27

 Nicolas Prévost le Jeune et Marguerite Bidault eurent six garçons, nés de 1775 à 1789. Un premier, Jean-Baptiste Nicolas, mourut prématurément. Parmi les cinq autres, Pierre Augustin Boniface, l'avant-dernier, naquit à Rouge-Perriers le 27 janvier 1784. C'est lui qu'on appellera "Boniface". Malgré l'effondrement sans remplacement pendant la Révolution du réseau scolaire mis en place par le clergé, Boniface Prévost et ses jeunes frères furent instruits.

        C'est de Nicolas Prévost que proviendrait un calendrier révolutionnaire de l'an II, portant la mention manuscrite : « reçue le 22 Ventôse ». Ce calendrier fut retrouvé à Villez par Marthe Bizet "dans un tiroir de la petite console donnée à Marraine", note-t-elle alors. Il est toujours conservé à Villez. C'est de lui aussi que provient sans doute un plat rond en étain modelé 18e siècle, et portant les initiales "N. P.".

 Nicolas Prévost mourut à la soixantaine le 27 Pluviôse an VI (1798). Pour l'inhumer dans le cimetière sur le côté de l'église, à Rouge-Perriers, la commune avait inauguré le système des concessions funéraires.

 En raison de la minorité de ses quatre derniers fils, Charles Joseph Marie, âgé de 20 ans, Etienne Frédéric, âgé de 18 ans, Boniface, âgé de 14 ans, et Jacques Fulgence, âgé de 9 ans, un inventaire de ses biens fut dressé le 30 Ventôse an VI (20 mars 1798), par les parents et amis.

La 7ème génération : Boniface Prévost, enfance et jeunesse

 A cette époque, la Révolution s'achevait. Si elle avait apporté des améliorations à l'existence, elle avait bousculé beaucoup de choses et déséquilibré bien des situations. Les fils de Nicolas s'en étaient-ils rendus compte, étant encore de jeunes enfants ?

        Selon la tradition familiale orale, la veuve de Nicolas Prévost aurait eu de la peine à exploiter sa ferme et à finir d'élever ses fils. Boniface lui aurait demandé un jour comme régal des harengs grillés. Elle y aurait consenti à condition qu'il récure la fourche à fumier pour les cuire. Quels motifs ont pu provoquer cette demande et cette réponse ? La difficulté à se procurer cette denrée en provenance de la Baltique, en raison de la coupure des communications par les guerres incessantes ? L'indigence de la batterie de cuisine, qui ne comportait pas de gril à poisson, a-t-on pensé longtemps ? Le mode de cuisson en plein vent de ces poissons, sur des espèces de fourches, comme l'on faisait dans les foires et marchés ?

Les frères aînés de Boniface aidèrent leur mère à exploiter la ferme et continuèrent pour leur propre compte. Mais les ressources de la ferme étant insuffisantes, Boniface se fit tisserand. Le tissage, qui avait toujours été une activité secondaire de ses parents, devint pour lui son activité principale.

 Tandis que Paris étincelait de la gloire militaire du Premier Empire, celle-ci rançonnait les campagnes en vies humaines. La conscription militaire y sévissait cruellement, appelant des jeunes gens de plus en plus jeunes.

 Le frère aîné, Jean-Baptiste Nicolas, y avait échappé, probablement malingre et mort prématurément. Le suivant, Jean Baptiste Atanas, y échappa probablement aussi, parce que marié. Charles n'y échappa sans doute pas; éprouvé par les campagnes désastreuses de la fin de l'Empire, il mourut garçon juste après sa chute définitive, le 18 décembre 1815. Etienne Frédéric y échappa probablement par son mariage en 1808. Jacques Fulgence n’eut pas la même chance et mourut au service.

 Boniface ne pouvait se soustraire à l’armée, ayant tiré un mauvais numéro. Pour racheter son remplacement, la famille réunit ses économies. On trouva -difficilement- un homme pour prendre la place de Boniface, mais l'affaire n'était pas encore dans le sac. Cet homme, en échange de son acceptation, avait en effet posé une condition quasi impossible à remplir, en relation avec les habitudes du nord de la France : « Toi, le fabricant de toiles, fais-moi une chemise qui passe dans mon alliance ». Boniface, après des recherches dans les halles aux toiles, trouva un tissu qui, quoique bien serré, était d'une extrême finesse, de la "batiste de Cambrai". Les femmes de sa famille en confectionnèrent une chemise d'homme qui, par bonheur, était à la taille du remplaçant et qui passa dans son alliance. Le marché était définitivement conclu. Boniface resta donc dans ses foyers, mais on ne sait en revanche si son remplaçant y revint…

 Momentanément moins menacé par la mort, Boniface put continuer à tisser ses toiles. Quand il en avait fabriqué le nombre suffisant, il en chargeait le bât de sa bourrique, et partait les vendre à la halle aux toiles à Rouen. Il cheminait à côté de sa bête et louait une écurie qu'il partageait avec elle pour le repos nocturne, utilisant peut-être un lit suspendu de charretier, comme il le faisait à son tour à la ferme familiale. Comme provision de route, il emportait un quignon de pain creusé, rempli de "fricot", et une musette d'avoine pour la bourrique. Le lendemain, il se rendait à la halle aux toiles, vendait de son mieux sa marchandise et achetait une provision de fil à tisser dont il chargeait sa bourrique avant de reprendre la route, toujours à pied, de la campagne du Neubourg.

 Petit à petit, il devint le patron de quelques ouvriers à domicile du village. Les gains nets retirés lors de chaque vente lui permirent en 1810 l'acquisition ci-dessus relatée de la cour masure rue de Bigard à Villez-sur-le Neubourg. Les vendeurs, les époux Loisel-Boudin, maîtres de la Poste aux chevaux à la Rivière Thibouville, étaient ses cousins au septième degré par ses ancêtres maternels Vauquet.

V. Les ancêtres Bidault de Rouge-Perriers

(voir tableau généalogique n° 3)

Des origines à la Révolution

                                        Reste enfin à évoquer les racines "Bidault" de Boniface Prévost, via  sa grand-mère paternelle.
        La tradition familiale, déjà évoquée plus haut, affirmait que les racines Bidault se situaient à Rouge-Perriers, mais ne rapportait aucun souvenir. Le silence de la tradition à ce sujet a été compensé par de nombreuses archives se trouvant pour partie dans la branche rouennaise de la descendance, appartenant à la bourgeoisie ancienne de la capitale normande28, et pour partie en dépôt aux Archives départementales de l'Eure, éparpillée dans le bric-à-brac de la série 1.J.

 Il en appert que les Bidault formaient une nombreuse colonie à Rouge-Perriers. Boniface Prévost était issu de la famille la plus importante de la colonie car elle demeurait au manoir local, qui lui avait probablement été concédé à fief.

 Les plus lointains ancêtres entrevus sont :

1ère génération :

 Jacques Bidault époux de Magdelaine du Val. Après leur décès, il est procédé au partage de leurs successions suivant partage reçu par le tabellion de la vicomté d'Harcourt le 9 mars 1636 entre leur deux fils, Mathieu et Gervais.

2ème génération :

 Gervais garde le manoir paternel. Selon Le Mercier qui y fut reçu enfant vers 1850, ce n'était primitivement qu'une masure d'un simple rez-de-chaussée, plus tard surmontée de deux étages de faible hauteur, le dernier mansardé surmonté d'un grenier utilisable.

 A l'avis de Jacques Hérold, l'assise de ce qui subsiste de la maison primitive, couvrant l'espace de deux pièces, est trop réduite pour la masure en rez-de-chaussée d'une cour aussi vaste. Malgré la tradition d'une surélévation rapportée par Le Mercier en termes très affirmatifs, il se pourrait que l'habitation fût dès son origine un petit manoir de deux étages, l'élévation offrant les locaux d'habitation manquant au rez-de-chaussée. Pour desservir ces étages, on édifia au nord un escalier de bois en spirale en hors d'œuvre. Les marches en sont engagées dans le mur extérieur et dans le noyau central. Ce noyau est constitué par un puissant tronc d'arbre évidé à la hauteur d'appui et en son centre de manière à ne laisser subsister qu'une vrille. Cette tourelle en colombage était soit accolée à la construction, comme aux manoirs du Mesnil Jourdain, soit en angle comme au manoir de Chiffretot.

3ème génération :

        Le manoir passe de Gervais à son fils Laurent Bidault (1642-1684) qui eut trois fils, Jean, Guillaume et Laurent.

 A partir de cette époque, les archives examinées donnent l'impression  que les riches laboureurs Bidault aspirèrent à sortir de la paysannerie pour accéder soit à la production textile, activité très favorisée par le gouvernement de Louis XIV, soit à la classe des administrateurs locaux de l'ancienne France et subsidiairement à la petite noblesse locale.

 Les filles et petites-filles, grâce à de conséquentes légitimes, semblent y être parvenues assez tôt. Quant aux fils, ils utilisèrent fréquemment la "savonnette à vilains", c'est-à-dire l'achat de charges plus ou moins anoblissantes.

4ème génération, ou l'ascension sociale des enfants Bidault :

        Ainsi, le fils puîné, Guillaume Bidault (1680-1760), marchand probablement habile en comptabilité, fut appelé par la Charité d'Harcourt par élection le 24 août 1749 à la dignité d'échevin, pour remettre en ordre sa comptabilité.
        Sa fille Marie Françoise Catherine Bidault épouse Pierre Vauquelin, qui devint garde-meubles à la Petite Ecurie du Roi29. La démission de Pierre Vauquelin  de son poste en 1762 donna lieu à un magnifique congé avec cartouches armoriés gravés.
        La fille de ce dernier épousa un membre de l'ancienne magistrature, M. Thulon, alias Tullon de la Bectière qui, après la Révolution, devint Président du Tribunal de Bernay30.

 Laurent Bidault, le fils benjamin né en 1682, s'établit à Saint Aubin près Barc.
        Il eut une fille, Catherine Bidault, née en 1706, qui épousa Jean Cauchin de la Tour, notaire et commissaire à Beaumont-le-Roger. Lors de sa retraite, il se livra à l'archéologie. Au moyen d'archives qui avaient retenu son attention, il rédigea en 1776 des Notes Historiques  sur Beaumont-le-Roger31.

 Jean, ou Jehan, Bidault, le fils aîné (1670-1746), conserva le manoir familial mais, en plus de son exploitation agricole, semble s'être adonné au tissage (production et commerce).
        Son mariage avec Françoise Lemercier avait été précédé d'un contrat sous signatures privées en date du 27 avril 1690. Veuf, il se remaria avec Marie Marguerite Jardin. Un contrat préalable, également sous signatures privées, avait été signé le 28 février 1707, qui fut ensuite déposé aux minutes de Me Miocque, notaire à Beaumont-le-Roger le 31mai 170732.

5ème génération :

        De ce mariage de 1707 de Jean Bidault avec Marguerite Jardin, sont issus six enfants, dont trois filles, parmi lesquelles Catherine, la grand-mère de Boniface Prévost, par son mariage avec Nicolas Prévost l'Ancien.

 Bien entendu, toutes trois, en raison de leurs légitimes, furent éliminées de la succession de leur père Jean, recueillie par ses trois fils : Charles Jean Baptiste (1715-1805), Pierre (1717-1797) et Guillaume Eustache (1723-1800), qui devint curé de Saint Paul de Fourques.

        Charles Jean Baptiste et Pierre, introduits par leur père dans le négoce rouennais du textile, semblent associés d'une manière tacite et très occupés par le tissage et les affaires commerciales. Quoiqu'habitant Rouge-Perriers (Pierre au moins jusqu'en 1759), ils n'ont point le temps de s'occuper de l'exploitation agricole de leur manoir, qui est confiée à des tiers. Ils achètent ensemble en 1753 la seigneurie de la Haye de Calleville, avec le manoir.
        Simultanément, ils acquièrent des charges. Charles Jean Baptiste celle de "Conseiller Procureur du Roi au grenier à sel du Neubourg33", et Pierre "L'état et office de Conseiller du Roi, Contrôleur alternatif des payeurs des gages des Officiers de la Cour des Comptes Aydes et Finances de Normandie" (acquise du titulaire en charge en 1757)34. Pierre conserva cette charge (qui n'était pas anoblissante par elle-même) pendant quinze ans, jusqu'en 1772. Il fit état de cette fonction, ou de cette ancienne fonction, dans des documents en date de 1765, 1781, 1782, 1786, 1787.

 En 1771, les trois frères Bidault procédèrent à un partage de leurs biens héréditaires et indivis. Pierre conserva la seigneurie et manoir de la Haye de Calleville, où il établit un atelier de tissage. Il devint Fermier Général du revenu de l'Abbaye du Parc d'Harcourt. C'est, d'après le portrait conservé par ses descendants, un homme portant perruque. Par l'exercice pendant le temps requis, il est anobli. Cet anoblissement fut contesté en justice par Charles Philippe, laboureur à la Haye de Calleville, en 1781. Pierre Bidault soutint efficacement qu'il était privilégié aux termes de lettres de conservation de son privilège. A la convocation des Etats Généraux, il représente la noblesse, au sein du conseil électoral d'Evreux.

 Cet anoblissement s'étendait à ses enfants, mais en étaient exclus ses frères et sœurs et leurs descendants qui demeuraient dans la roture. A la Haye de Calleville, Pierre Bidault seigneur exerçait l'autorité dans le village. En accédant à la noblesse, il avait acquis la condition presque nécessaire sous l'Ancien Régime pour participer à de plus hautes fonctions gouvernementales (mais à cette époque, pour accéder au pouvoir, la fortune concurrençait la noblesse).

 Quant à son frère Charles Jean Baptiste, étant maintenant marchand établi à Rouen, et très occupé par son commerce, il transforme le manoir de Rouge-Perriers en "Maison des Champs" de bourgeois de Rouen et l'aménage en conséquence : la pièce du rez-de-chaussée qui sert de salle et les chambres de l'étage sont garnies de boiseries (18e siècle) et de glaces. Afin de jouir de quelques appartements plus spacieux lors de ses séjours à la campagne, on bâtit à l'extrémité ouest du manoir, et perpendiculairement à celui-ci, un "pavillon". Cette construction est élevée en dur, sur caves, d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage d'assez grande hauteur, couvert par un toit en ardoises à plusieurs pentes dit "à pavillon".

 Lui aussi allait participer au pouvoir politique, mais en suivant d'autres conceptions que son frère Pierre.

 Sous l'impulsion des philosophes, une portion agissante de la population française souhaitait qu'à tous les niveaux l'autorité soit exercée par des collèges élus. Tout en excluant l'élection populaire, Louis XVI, pour satisfaire l'opinion publique, modifia par édit du 25 juin 1787 l'administration des divisions territoriales du royaume. Les Provinces demeurèrent mais leur intendant serait assisté par une Assemblée provinciale. A l'échelon en-dessous, on substitua aux Elections les Départements, avec à peu près les mêmes fonctions, et le lieutenant général du baillage secondaire fut assisté d'un Conseil de vingt membres composé pour trois années. Dix membres étaient élus par l'Assemblée Provinciale, dont trois appartenaient à la Noblesse, deux au Clergé, cinq au Tiers Etat.

 Pour la période 1787-1790, composèrent notamment l'Assemblée du Département de Conches :

 - pour le clergé, l'Abbé Charles Vannier, aumônier du château du Champ de Bataille, coopté,

 -  pour le Tiers Etat, Dupont, Directeur de la Poste aux Lettres du Neubourg, père du futur Dupont de l'Eure, et Bidault l'aîné, négociant à Rouge-Perriers (certainement Charles Jean Baptiste), élu.

Cette nomination plutôt qu'élection indique la notoriété dont jouissait Charles Jean Baptiste.

 Avant que ce nouvel organe d'administration mis en place ait eu le temps de réaliser grand chose, Louis XVI se trouva en 1789 dans la nécessité de convoquer les Etats Généraux.

Pierre Bidault, devenu seigneur de la Haye de Calleville, faisait partie du collège des nobles du baillage secondaire de Beaumont le Roger. Ce collège le nomma député pour former le collège du grand baillage d'Evreux, qui élirait les deux représentants de la Noblesse qui siégeraient à Versailles. Les nobles de la région étaient sans doute persuadés que les Etats Généraux, comme les assemblées de notables précédemment réunies, échoueraient dans la modification de l'ordre établi. Dans cette perspective d'échec, ils confièrent leurs intérêts à des nobles de fraîche date comme Bidault, d'Arjuzon, etc.

La Révolution et la succession contentieuse du curé réfractaire Guillaume Eustache Bidault

        Mais la Révolution fit perdre à Pierre Bidault sa noblesse toute récente et les avantages y attachés. En revanche, elle permit à son fils Mathieu Laurent de s'introduire dans la classe gouvernementale. Ce dernier deviendra conventionnel et membre du Conseil des Cinq Cents.

 
        Elle fut moins favorable au frère de Pierre, l'Abbé Guillaume Eustache Bidault. Celui-ci était, avant la Révolution, curé bénéficiaire de Saint-Paul-de-Fourques, village actuellement inclus dans l'Eure, à la lisière sud du pays du Roumois35. Le curé Bidault était fortuné propriétaire d'une maison à Rouen, rue du Fardeau. Signe de son aisance, il avait fait peindre son portrait, malheureusement disparu par la suite pendant les guerres. A Saint-Paul-de-Fourques, à côté de son église récemment construite ou reconstruite, il s'était fait également édifier une demeure de qualité dont il était propriétaire.  Il s'agissait d'une maison en dur à étage, avec colombier et autres communs, sise dans un enclos, une véritable gentilhommière. Enfin, on sait de lui qu'il avait accompagné et aidé les membres de sa famille en diverses circonstances. Il avait ainsi assisté sa sœur Catherine lors de l'inventaire de la succession de son mari Nicolas Prévost l'Ancien. On dit aussi qu'il était parti en Hollande pour ramener à la raison un de ses neveux, Jean Baptiste Pierre Eustache Bidault, qui s'y était enfui pour s'y marier contre le gré de la famille (et y mourut en 1775, à La Haye, âgé de 24 ans). Il avait également aidé ses deux frères dans leurs affaires par des avances, soit prêt soit constitution de rentes (ainsi 12 000 livres à Charles Jean Baptiste et 26 871 livres à Pierre).

 
        Au début de la Révolution, il ne prêta aucun des serments requis. Réfractaire, il dut quitter sa paroisse et se réfugier à Harcourt. Il parvint toutefois à soustraire sa gentilhommière de Saint-Paul à l'effet de la loi qui transférait aux communes la propriété des presbytères. Contraint par la loi du 26 août 1792 soit à la réclusion, soit au bannissement, il fit le choix du bannissement, sans doute en raison du massacre des prêtres enfermés aux Carmes, le 2 septembre à Paris. Le 6 septembre 1792, il sollicita et obtint du Directoire de Bernay un passeport et partit aussitôt pour l'Angleterre avec André Benoît Hardouin, vicaire à Breteuil, et Pierre Jacques Tragin, vicaire à La Haye-Saint-Sylvestre, tous deux réfugiés à Calleville. Il se serait embarqué pour l'Angleterre le 8 septembre, le même jour que les oncles curés Petel36.

 La loi d'août 1792 ne contraignait pas le curé Bidault au seul exil : elle le frappait également de mort civile.

        S'il fut alors décédé, sa succession eut dû être recueillie par Charles Jean Baptiste Bidault, son frère ayant enfants, et les enfants de Pierre Bidault, son autre frère, suivant les exceptions alors subsistantes et aux termes des dispositions de la Coutume de Normandie qui régissait les dévolutions des successions collatérales, soit aux mâles et descendants des mâles à l'exclusion des sœurs ou descendants des sœurs.

        Mais trois mois plus tard, la loi du 4 janvier 1793 rendit générale l'application de la nouvelle loi successorale, qui instituait les femmes héritières sur un pied d'égalité avec les hommes.

 La succession du curé n'était cependant pas ouverte puisqu'en vertu de la loi du 17 septembre 1793, les biens des ecclésiastiques déportés, assimilés aux émigrés, furent mis sous séquestre et confisqués.

 Mais le décret de 22 Fructidor An III ordonna que restitution des biens fut faite aux héritiers des prêtres restés en état de déportation, réclusion ou mort civile. Furent déclarés héritiers ceux qui au moment de la déportation ou réclusion auraient succédé aux dits ecclésiastiques s'ils étaient alors morts naturellement.

        A l'insu des collatéraux des lignes féminines, semble-t-il, sous l'impulsion de Mathieu Laurent Gervais Bidault, fils de Pierre, conventionnel remplaçant Le Maréchal, démissionnaire, et futur membre du Conseil des Cinq Cents, les héritiers du curé Bidault, selon la coutume de Normandie, obtinrent de l'administration du département de l'Eure le 28 Fructidor An IV la restitution des biens confisqués. Les ayant laissés dans l'indivision quelque temps, ils se les partagèrent en Pluviôse An VII. La gentilhommière de Saint-Paul-de-Fourques fut attribuée au frère survivant Charles Jean Baptiste Bidault.

 Ceci dit, le curé Bidault, mort civil, n'était pas mort…
        La loi du 7 Fructidor An V permettant le retour des prêtres, il mit fin au cours de ce mois à son exil en Angleterre et rentra en France. Il y fut accueilli par ses collatéraux de la ligne masculine, notamment  par Mathieu Laurent Bidault Milon « qui s'est montré généreux et désintéressé »37.
        Ils ne lui conseillèrent pas de se faire radier de la liste des émigrés mais de vivre clandestinement, en raison de la situation judiciaire précaire des prêtres rentrés, menacés et même frappés de nouvelles rigueurs38.

 Mais en l'an VIII, le curé sollicita du Préfet de l'Eure et obtint par arrêté du 27 Fructidor de cette année que ses biens, en possession desquels ses frères avaient été envoyés, lui soient personnellement rendus, sauf au dit Bidault à se pourvoir devant les tribunaux pour contraindre ses héritiers à faire cette restitution. Le curé obtint cette restitution par jugement rendu par défaut le 2 Germinal An VIII.

 Ce jugement non définitif, susceptible d'opposition, fut suivi d'une transaction intervenue quinze jours après, le 18 Germinal An VIII, entre le curé et ses collatéraux de ligne masculine, considérant le jugement non avenu. Selon cette transaction, pour pourvoir de manière convenable aux droits naturels et besoins du vieil oncle, obligation était faite aux collatéraux d'équivalenter à ses revenus. En cas de loi future relative aux prêtres déportés et à leurs biens, le curé Bidault surseoirait à retirer du bénéfice de la loi à venir. Il y eut remise définitive de ses meubles.

 Cette transaction en droit laissait donc l'affaire dans son état antérieur, tout en donnant matériellement satisfaction au vieil oncle.

La vraie mort du curé Bidault, la seconde succession contentieuse et la brouille centenaire

 Mais le curé Bidault mourut quelques mois seulement après cette transaction, à Rouen, le 18 Messidor An VIII (6 juillet 1800).

 Firent donc acte d'héritiers son frère survivant Charles Jean Baptiste et les cinq enfants de son frère Pierre, prédécédé. Mais se présentèrent aussi, ignorant le règlement anticipé de la succession du feu oncle au profit de ses collatéraux de ligne masculine, et abusés par l'apparence de rapports normaux entre eux tous, les trois enfants et quatre petits-enfants de sa sœur Marie-Marguerite (épouse Toutain), ainsi que de son autre sœur Marie-Catherine (épouse Nicolas Prévost), le fils survivant Jean-Baptiste Prévost, les trois petits-enfants Fauquet, les trois petits-enfants Delaporte et les cinq petits-enfants Prévost, dont Boniface, pour 1/80e. Tous mineurs représentés par leurs tuteurs majeurs présents ou représentés par mandataires, requirent l'inventaire qui fut dressé par un notaire de Rouen, le 26 ou 27 juillet 1800, en la maison à Rouen, Bd de Beauvoisine à Saint-Hilaire, rue de la Rampe, proche le cimetière, qu'occupait et où est décédé feu le citoyen Guillaume Eustache Bidault, où il fut inventorié un mobilier modeste.

 Mais, avant de clore, il fut déclaré à leur stupeur aux héritiers des lignes féminines que ceux des lignes masculines se croyaient fondés d'être seuls héritiers des immeubles personnels du défunt et de toutes autres prétentions sur la dite succession au préjudice des lignes de Marie-Catherine et de Marie-Marguerite Bidault, selon, donc, l'ancienne Coutume de Normandie qui était encore en vigueur, à trois mois près, au moment de la mort civile du curé Bidault.

 Revenus de leur stupeur, les collatéraux en ligne féminine menacèrent d'entreprendre une procédure en partage judiciaire. Pour les arrêter, les collatéraux en ligne masculine consentirent à partager le mobilier inventorié.

 Cette concession estimée insuffisante, ils proposèrent en janvier 1805 de payer à ceux des lignes féminines leur part dans les arrérages de rente dus au feu oncle à son décès. Mais ceux-ci persistèrent dans leur refus et, dans un mémoire imprimé (ou "factum") en Fructidor An XI, conformément à l'habitude, exagérèrent les actes et pensées de la partie adverse dans les termes suivants :

        « Ses frères et ses neveux, fils d'un frère, firent au Curé de Saint-Paul ce qu'ils font aujourd'hui à ses neveux enfants de leurs sœurs; ils voulurent de son vivant le dépouiller de ses propres biens et le traiter humainement comme un homme jadis condamné aux galères à perpétuité, qui enfreint son ban.

 Cependant le frère et les enfants du frère du citoyen Bidault, qui ont consenti des partages de sa succession mobilière, répugnent à partager sa succession immobilière. Comme ils sont puissament riches, ils font des sacrifices, et sur un faux exposé, probablement ils se sont procuré des consultations de jurisconsultes, dont les noms sont célèbres, soit dans la capitale, soit à Rouen ».

        Leurs cousins en ligne masculine répondirent par un autre mémoire imprimé, mieux argumenté, du 29 Vendémiaire An XII, auquel était jointe une Consultation de Ferey, originaire du Neubourg, Poirier et Portalis (qui n'était pas moins que l'un des rédacteurs du Code Civil).

 Un jugement du Tribunal Civil de Rouen, le 22 Nivôse An XII, a déclaré les collatéraux en ligne maternelle mal fondés. Un arrêt de la Cour de Rouen du 6 avril 1806, constatant les deux arrêtés préfectoraux précédents (Administration de l'Eure) absolument contradictoires, renvoie les parties devant les instances administratives.

 L'affaire fut donc portée devant la Secrétairerie d'État.

 Et pour finir :

        L'Empereur, de son camp impérial en Pologne, le 28 mars 1807, son Conseil d'État entendu, décrète l'arrêté préfectoral du 24 Frimaire An VIII annulé, celui du 28 Fructidor An IV conservant son effet,

            Signé :  Napoléon

 Ainsi, sept ans après la mort du curé Bidault, ce décret impérial anéantissait l'argument des collatéraux de ligne maternelle et ruinait leurs espoirs. Ils durent abandonner le procès et un dernier factum de 56 pages, préparé par leurs adversaires, contenant tout l'historique de l'affaire et sa discussion, ne fut pas utilisé.

 
        L'affaire de la succession d'un curé de campagne un peu aisé, à laquelle étaient intéressés des neveux, nièces, petits-neveux et nièces vivant dans des chaumières, s'éleva donc fort haut, fut soumise à des juristes éminents rédacteurs du Code Civil et fut close par un décret de Napoléon39.

Il en résulta entre collatéraux de lignes masculine et féminine une brouille totale, une rupture des relations familiales et une ignorance des uns et des autres. Quoique l'affaire ait ensuite sombré dans l'oubli, cette brouille avec les cousins Bidault de Rouen dura plus de cent cinquante ans. Les relations n'ont été reprises qu'à partir des années 1960 par Jacques Hérold, en  raison de la vogue de la généalogie.

 Avant de clore le chapitre consacré aux Bidault de Rouge-Perriers, on peut noter le détail curieux suivant.

 Mathieu Laurent Gervais Bidault, conventionnel par remplacement puis membre du Conseil des Cinq Cents, avait épousé Julie Lemetais Milon, d'une famille de Bernay, mais qui possédait des plantations à Saint Domingue. L'échec de l'expédition du Général Leclerc pour mater l'insurrection des indigènes menée par Toussaint L'Ouverture mit fin à l'aventure coloniale des Bidault qui cependant, pendant près d'un siècle, profitèrent de l'indemnité convenue au traité de paix, payable par annuités.

 D'un voyage, le conventionnel et sa femme avaient ramené un couple d'esclaves dénommés Jupiter et Junon, qu'ils employèrent dans leur manoir de la Haye de Calleville. Au cimetière de ce village, on put longtemps voir les tombes de Jupiter et de Junon.

VI. Le mariage de Boniface et la famille Folleville

(arbre généalogique n° 4)

                                        La route romaine partant d'Evreux et se dirigeant en ligne droite vers Beaumont-le-Roger et au-delà, à travers la partie sud de la campagne du Neubourg, traverse une large cuvette peu profonde. Sur son rebord Est sont implantées les localités d'importance très différentes d'Ormes, de Blonde Mare, du Bois Normand la Campagne; au fond de la cuvette, la voie antique traverse le hameau de Folleville.
        D'après le Dictionnaire historique de l'Eure40, ce fief de Folleville appartenait en 1208 à la famille de ce nom qui le conserva pendant de longues années. En 1393, un certain Jehan de Folleville, chevalier, reconnaissait devoir quarante jours de service au château de Vaudreuil.

        La tradition familiale orale ne rapporte pas de souvenirs concernant les Folleville antérieurs au 18e siècle. Ils étaient alors établis très près du hameau de Folleville, au Bois Normand la Campagne, ce qui laisserait peut-être penser que la famille, depuis le début du Moyen Age, ne s'était éloignée de son berceau que de quelques kilomètres. Aucune recherche n'ayant été faite dans les dépôts d'archives pour confirmer, infirmer ou compléter la tradition, on ignore si d'une manière quelconque les ancêtres se rattachaient aux chevaliers précités.

Premières générations : les Folleville au Bois Normand

 Le fief du Bois Normand la Campagne, qui formait une minuscule paroisse, avait été incorporé en 1695 à la baronnie châtellenie de Graveron-la-Turgère. La localité se composait d'une ferme seigneuriale groupant autour d'une mare centrale une masure à étage, ou manoir (dont les transformations ont fait disparaître l'antiquité sauf au manteau de pierre d'une cheminée intérieure), un colombier, divers vastes bâtiments d'exploitation, une église (l'église Saint-Georges, se trouvant à droite de l'entrée de la ferme), et quelques cours-masures habitées généralement par des manouvriers de la ferme. Les labours étaient entrecoupés de nombreuses parcelles boisées, réserve de gibier probablement.

        La tradition a perdu le souvenir du prénom du plus ancien ancêtre Folleville qui exploitait au 18e siècle le Grande ferme du Bois Normand, et n'a conservé que son surnom : "l'Anglais".

        Il se serait en partie consacré à la vente de chevaux à exporter en Angleterre, aurait été en relation avec des marchands de chevaux anglais qui fréquentaient la maison, obligeant toute la maisonnée à parler anglais. Le maître aurait parlé l'anglais courant, ce qui lui valut son surnom, et le reste de la maison baragouinait.

A l'appui de cette tradition, la mention manuscrite portée par une de ses petites-filles sur une page de garde du paroissien de son mari, qui montre bien la persistance de l'usage "baragouiné" de cette langue chez les filles et petites-filles Folleville : "This book appartain to B Prevost, that on she that find the, in same state the render to".

        Cette tradition n’est pas si surprenante. D'une part les laboureurs de la campagne du Neubourg ont toujours eu l'habitude d'acheter dans les foires des poulains en provenance du bocage et des régions herbagères. Ils finissaient de les élever et les dressaient. Ce n'était pas facile de mener ces jeunes bêtes pleines de vigueur et encore mal domptées. De lourdes billes de bois, ou la charrue enfoncée dans la terre lourde auxquelles ils étaient attelés, rendaient inefficaces leurs tentatives de rébellion et ils se calmaient. Arrivés à la force de l'âge, bien dressés et soumis, immédiatement utilisables, les laboureurs les revendaient avec bénéfice, généralement pour la traction en ville. Tous ces laboureurs étaient donc en même temps un peu marchands de chevaux.

 
        D'autre part, suite à l'impulsion donnée par Louis XIV pour améliorer les races de chevaux français, on créa, par ordonnance royale du 26 juin 1718, les haras, où des reproducteurs étaient mis à la disposition des éleveurs. Les premiers résultats furent médiocres, par la répartition sans discernement des mâles ou des femelles et d'une réglementation draconienne que l'on s'empressait d'éviter. Ainsi les sieurs d'Aumont, très célèbres par leur connaissance du cheval (on leur doit une manière d'atteler toujours appelée "attelée à la d'Aumont"), sûrement très influents, gouverneurs de Boulogne, s'opposèrent fortement à l'Administration royale et parvinrent dans le Boulonnais, berceau d'une race célèbre, à retarder l'implantation de haras royaux jusqu'en 174041. Ensuite, les d'Aumont se rendirent en Pays d'Auge pour appliquer leur compétence aux chevaux normands, au château de Victot Ponfol, et faire commerce de leurs produits avec l'Angleterre42.

 Victot Ponfol n'était qu'à une distance de 65 kilomètres du Bois Normand. Par les foires intermédiaires, la renommée passa de l'un à l'autre, et Folleville n'eut qu'à développer la branche élevage chevalin de son exploitation, présenter ses produits aux foires fréquentées par les Anglais pour s'introduire dans ce commerce.

        Ce Folleville l'Anglais eut deux enfants : une fille devenue Mme Delamare, dont sont issus les cousins Metton (qui arrangèrent le mariage de Grany avec Gaston Bizet), et un fils, Nicolas Folleville.

Deuxième génération : Nicolas Folleville et Elisabeth Grémonville

 Nicolas Folleville succéda à son père dans l'exploitation de la grande ferme du Bois Normand.

 Il avait pour proches voisins à Ormes la famille "Grand'Homme", dont un membre, Pierre Grand'Homme, se fit prêtre et devint curé de Venon, entre le Neubourg et Louviers. Il trouva dans sa paroisse une famille Grémonville (ou Grénouville)  avec des filles "à caser".
        Il se pourrait que ce fut lui qui organisa leur établissement aux alentours d'Ormes, son village. L'une, Thérèse, entra au service des châtelains de Graveron43. Une autre fille, Marie Anne Elisabeth Josephe, fut mariée à Nicolas Folleville, du Bois Normand (l'étude des registres paroissiaux, particulièrement des actes de mariage, fait apparaître que, souvent, l'un des époux est natif de la région ou du village dont le curé est originaire).

 
        En 1779, la famille de Bondeville présenta à la cure et petit bénéfice du Bois Normand René François Pilon, d'une famille du Neubourg. Ce prêtre que, bien plus tard, l'administration diocésaire qualifiera d’"un peu trop ardent"44, était fort peu occupé dans sa petite paroisse. Au cours de l'année 1779 et de 1785 à 1788, il n'eut à inscrire sur les registres paroissiaux aucun baptême, aucun mariage, aucune sépulture. Aussi, pour meubler son inactivité et compléter les minces revenus d'un petit bénéfice, accepta-t-il à partir de 1779 la suppléance appointée d'un prêtre âgé, le curé Defresne Lendormi, curé du Neubourg, en devenant son vicaire45.

 Il n'en resta pas moins curé du Bois Normand, ne délaissa pas ses paroissiens et ne manqua pas de laisser dans ses registres la trace écrite des catastrophes naturelles dont ils étaient victimes :

        "Le printemps 1783 fut d'une sécheresse exceptionnelle durant près de trois mois.

 Enfin, il avait plu le dimanche 18 mai au soir assez abondamment.

 Le matin du 20 mai, l'air était rempli de matières fétides et grossières. Le vent était Est-Nord-Est, le tonnerre grondait continuellement et avec éclat, l'orage s'entendait de très loin. Sur les deux heures de l'après-midi est tombée tout à coup une grêle terrible et meurtrière, grosse comme des œufs d'oiseaux de toutes les figures; il y en avait qui présentaient un soleil raionné d'un pouce de diamètre.

 En un instant les champs ont été inondés et couverts d'eau, les jardins surtout ont été ruinés, les feuilles et fruits hachés.

 La grêle n'occupait qu'une bande large au plus de 400 toises [779,6 m] parce qu'il a été observé vers le centre du nuage.

 Heureusement le temps était enfin calmé.

        Les seigles en sont très abîmés. "

 
        On peut se demander si ce dérèglement fut un prémice de l’éruption du volcan islandais Laki, le 8 juin 1783. Cette éruption eut en effet des conséquences visibles et désastreuses sur toute l’Europe de l’ouest « maintenant un voile d’aérosols d’acide sulfurique au-dessus de l’hémisphère nord pendant une durée minimale de cinq mois. » L’été fut torride –le plus chaud des trois derniers siècles-, avec un brouillard sec et délétère,  l’hiver sibérien, la pollution intense, accroissant la mortalité. Le curé de  Landelles en Eure-et-Loir note que « les brouillards ont été suivis de grands orages et de maladies ».46

 Du mariage de Nicolas Folleville et d'Élisabeth Grémonville sont issus six enfants. La Révolution était déjà en route quand naquit Marie Anne, le 8 septembre 1789. Elle reçut pour parrain précisément l'abbé Pilon, curé du lieu.

 Une tâche que l'Assemblée Constituante mena à bien fut l'uniformisation des divisions administratives de la France, départements, arrondissements, communes. Elle éprouva quelques difficultés pour constituer départements et arrondissements en ne suivant pas les frontières des Généralités et Elections. Elle comprit que le regroupement des très nombreuses petites paroisses, pour former des communes viables, soulèverait une multitude de protestations, provoquant un retard considérable. Pour clore rapidement la réforme, elle décida donc que chaque paroisse formerait une commune. La baronnie de Graveron la Turgère fut démembrée et le Bois Normand forma une commune. Nicolas Folleville participa souvent à son administration sous diverses qualifications, celle de maire bien entendu.

 
        Subissant la rigueur des lois révolutionnaires, le curé Pilon fut banni et remplacé par Deshays, jureur, traditeur et marié. La crise passée, l'abbé Pilon rentra et exerça secrètement au Neubourg47.

 Les enquêtes ecclésiastiques contemporaines de la paix religieuse rétablie préludaient à la mise en place de la nouvelle église issue du Concordat. L'église concordataire, dans sa forme primitive, établissait des curés appointés par le gouvernement dans les chefs-lieux de cantons. Ils desserviraient les églises des autres villages d'une certaine importance de la circonscription, appelés succursales. Les habitants de ces succursales pourraient demander un prêtre particulier dont les appointements seraient à leur charge. Quant aux très petites communes, elles ne subsisteraient plus comme paroisses et seraient rattachées à une succursale ou à une cure.

 Il en fut ainsi pour le Bois Normand qui fut rattaché à la succursale du Tilleul Lambert. L'église Saint Georges ne fut peut-être pas immédiatement désaffectée et, occasionnellement, l'office y fut peut-être encore célébré. Elle ne le fut que plus tard, et transformée en un hangar agricole incorporé à la grande ferme des Folleville.

Marie Anne Folleville : la jeune fille et le déserteur

 L'Empire Napoléonien commençait son déclin.  

 Un jour d'automne, ou d'hiver, alors que Marie Anne Folleville (la future épouse de Boniface) recherchait dans un des bosquets du Bois Normand un jeune mouton de son troupeau qui s'était égaré, un homme mal vêtu s'approcha respectueusement d'elle, lui demandant secours. Il lui expliqua qu'il était du village voisin du Tilleul Lambert, qu'il n'avait pu échapper à la conscription, qu'il ne s'était pas habitué à la vie militaire, qu'il avait déserté et vivait caché dans ces bois. La femme avec laquelle il vivait ne pouvait plus le ravitailler, car on avait établi dans sa maison des garnissaires qui la surveillaient.

 Quoique fille du maire, Marie Anne promit de lui porter secours.

 Aussi, chaque jour, la toute jeune fille épargnait une part de ses repas et du pain, et trouvait des prétextes pour sortir et déposer prudemment cet en-cas dans une cachette sans s'approcher du malheureux. Sa mère, constatant que sa fournée de pain s'amenuisait plus rapidement que d'habitude, réprimandait toute la maison.

 
        Un dimanche, ce fut au tour de Marie Anne de garder la ferme pendant que toute la famille et les domestiques se rendaient à la messe. On craignait brigandage et surtout incendie -celui qu'aurait pu provoquer le feu domestique qui cuisait le repas ou celui qu'un malintentionné aurait allumé dans un bâtiment48. Marie Anne profita de l'occasion pour verser une bonne ration de soupe chaude dans un pot de terre qu'elle échauffa dans la cendre et se dépêcha de porter ce "guichon" improvisé à son protégé.

 Au retour de la messe, sa mère lui reprocha d'avoir mal surveillé la soupe, c'est-à-dire mal modéré le feu, ce qui avait provoqué sa trop grande évaporation. La jeune fille accepta la réprimande.

 A quelques jours de là, sa mère réclama le pot de terre qu'elle ne trouvait pas. Pour éviter toutes autres recherches, Marie Anne avoua : "Notre mère, je l'ai cassé".

 
        Les gendarmes qui, à cette époque, cherchaient quotidiennement les contrevenants et particulièrement les déserteurs49, passaient régulièrement à la ferme voir le maire et s'informer auprès de lui des difficultés et des irrégularités remarquées.

Un beau jour ils se montrèrent plus insistants auprès de la maîtresse de maison, demandant si elle n'avait pas remarqué des manques de vivres, de pain par exemple. Elle assura que non mais ce propos l'avait éclairée sur les récentes petites anomalies constatées : la provision de pain qui diminuait trop rapidement, la soupe qui avait trop réduit ce dimanche de garde de Marie Anne, le pot de terre qu'elle avait avoué avoir cassé.
        Quand elle se trouva seule avec sa fille, elle se contenta de lui dire : "Va tout dire à l'abbé". Cet abbé ne pouvait être autre que le curé Pilon, son parrain. Marie Anne s'exécuta et l'abbé parvint à trouver un autre refuge pour le déserteur50.

 Bien plus tard, cette histoire parut à l'auditeur (c'est-à-dire à Jacques Hérold à qui la racontait sa grand-mère Grany, arrière petite-fille de Marie Anne) invraisemblable et de pure invention.

 Car on attribua ensuite à ce déserteur, sous le nom de Jean Allard, toutes les histoires des déserteurs qui bafouaient la gendarmerie. D'autant plus qu'aux Archives Départementales de l'Eure, le dossier des déserteurs n'en mentionne aucun du Tilleul Lambert.

 Telle qu'elle était racontée, on pouvait comprendre que lors de ce fameux dimanche, la messe était célébrée à l'église Saint Georges du Bois Normand. Or cette petite église se trouvant presque à l'intérieur de la cour de ferme des Folleville, il n'y avait pas de raison d'établir un gardien à la maison. Il était en effet facile à un membre de la famille de sortir jeter un coup d'œil, vérifier qu'aucune fumée suspecte ne sortait d'un bâtiment et contrôler le bon comportement du foyer. Et était-il crédible, enfin, qu'un déserteur puisse trouver secours auprès d'un membre de la famille d'un maire, un personnage officiel, nommé par le gouvernement ?

 Mais deux découvertes ultérieures réduisirent à néant ces objections : d'une part la suppression de l'église du Bois Normand, nécessitant d'assister à la messe au Tilleul Lambert ou à Ormes, et rendant donc très plausible la constitution d'une gardien à la ferme, et d'autre part l'histoire du saint curé d'Ars qui, également déserteur dans sa jeunesse à la même époque, avait trouvé refuge dans la maison d'un maire.

 Cette anecdote démontre en tous les cas que Marie Anne Folleville avait du caractère.

Le mariage de Marie Anne et les chaos politiques

 Marie Anne était à présent apte à devenir un bonne maîtresse de maison. Son trousseau était prêt. Ses parents lui avaient fait menuiser, par un menuisier local ou ambulant effectuant son tour de France, une grande et haute armoire faite de bois de chêne réservé de longue date à cet usage. Les symboles conjugaux choisis pour la décorer en étaient les fleurs de soleil -les tournesols. Outre cette importante pièce de mobilier, une dot de mille francs avait été épargnée en monnaie d'or et d'argent. Attendaient aussi pour elle une vache laitière, une génisse et vingt-six bêtes à laine. La jeune fille ainsi dotée était bonne à marier.

 Ses parents espéraient pour elle un fils de laboureur qui l'installerait dans une sorte de manoir.

 Hélas, la conscription napoléonienne avait sévi dans cette classe comme dans les autres et il ne s'en trouvait pas de disponible.

 Pierre Bidault, un voisin du Tilleul Lambert exploitant la grande ferme du Buisson Duret, semble avoir proposé aux Folleville son neveu, Boniface Prévost. Il assistera en effet à tous les actes concourant à l'union.

 Certes Boniface n'est pas laboureur. Mais il est de bonne famille et ses deux grands-pères l'étaient. Il a un remplaçant à l'armée (gagné, on l'a vu, grâce à la gageure de la chemise et de l'anneau) et il ne redoute donc pas la conscription. Il est travailleur et il réussit dans son métier de tisserand. Enfin, il est économe et il a déjà acheté sa cour masure à Villez.

 Un tel mariage ne correspond pas tout à fait à ce que les Folleville espéraient pour leur fille, mais ne leur déplaît pas. Le garçon convient à Marie Anne. L'affaire est viable.

 La préparation du contrat et du mariage estompe un peu les nouvelles politiques -l'armée impériale essuie des revers et recule vers les frontières de la France. Pour commémorer le mariage, une belle et grosse médaille souvenir en argent est choisie : elle présente sur une face le profil du Roi de Rome et sur l'autre celui de Napoléon et de Marie Louise. Le 6 janvier 1814 est la date retenue pour la signature du contrat et du mariage à la mairie.

        Ce jour-là, dans la masure de Villez, les soins domestiques et du bétail furent rapidement effectués et on prit plus de temps qu'à l'ordinaire pour sa toilette. En fin de matinée, tout le monde se retrouvait au Neubourg en l'étude de Maître Dupuis, notaire, étude installée depuis les derniers rois au Vieux Château, au rez-de-chaussée de la "Tour de Madame du Boulay" et qui y demeurera jusqu'en 1990.

 Se trouvaient alors réunis la future épouse, assistée et autorisée de son père, de Nicolas et Edouard Folleville, ses frères, du sieur Brouard, maître de Poste à la Commanderie et de M. René François Pilon, ancien curé du Bois-Normand-la-Campagne et du Neubourg, son parrain ; le futur époux, assisté et autorisé de Mme veuve Nicolas Prévost, née Marie Marguerite Bidault, sa mère, de J.-B. Atanase et Frédéric Prévost, ses frères, de Pierre Bidault, cultivateur au Tilleul Lambert, son oncle maternel.

        Le régime matrimonial adopté est le régime dotal. Ce régime du Code civil se rapproche le plus du régime coutumier normand, prohibant pendant le mariage l'aliénation du patrimoine de la femme, répondant à l'adage "Bien de mère ne fuit point ". Ce contrat fut signé le 6 janvier 1814 à midi.

 Ensuite, au trot soutenu des bidets, toute l'assistance dut se rendre au Bois Normand, où fut sans doute servi un repas copieux, ce qui expliquerait l'absence au contrat de Mme Folleville, retenue à la ferme par la préparation du dîner. Puis, à quatre heures de l'après-midi, ceux rassemblés le matin, sauf le curé Pilon, et accompagnés de Toussaint Portevin, nouveau témoin, se rendirent devant Jean Blondemare, adjoint, qui prononça le mariage à la place du maire Nicolas Folleville, pour cause de parenté.

 En raison de son programme chargé et de la gaieté engendrée par cette journée, on ne dut pas s'inquiéter des nouvelles nationales.
        Quand on le fit, on apprit avec angoisse que les 3 et 4 janvier, les armées étrangères avaient forcé les frontières. On s'alarma à l'idée d'une levée en masse n'admettant pas d'exception, et on vécut dans la crainte de l'invasion et des misères de la guerre. La situation des campagnes françaises était inquiétante et particulièrement troublée51. En raison de ces circonstances, on remit à plus tard le mariage religieux et les noces.

 Rassurées par le retour des Bourbons et par l'annonce de la signature du traité de paix à Paris (l'Eure devant échapper à l'occupation militaire), les familles entreprirent de réaliser ce qui avait été suspendu.
        Le mobilier et le trousseau donnés à la future furent transportés à Villez, discrètement peut-être en raison du malheur du temps, sans donner lieu au cortège coutumier. L'armoire, construite pour une chambre de manoir, ne put entrer dans la masure aux plafonds bas : on dut scier les sabots des pieds. Quant à sa corniche, elle ne put jamais être mise en place et elle fut reléguée dans un grenier où elle se trouve encore…52

Aux objets mobiliers énumérés dans le contrat de mariage fut ajoutée une timbale tulipe en argent. Elle n'avait pas besoin de figurer au contrat pour demeurer la propriété de Marie Anne, car sur le pied était gravé "M A Folleville".

 
        La date du mariage religieux et de la noce fut également arrêtée. Elle est connue par l'inscription gravée sur la tranche de la médaille souvenir (napoléonienne…)53 : 3 mai 1814. Ce fut aussi le jour de l'entrée solennelle du roi Louis XVIII à Paris. Ce 3 mai, on dut fêter les jeunes époux mais aussi, avec soulagement, la fin des calamités et celles évitées. Tant pis si la médaille commémorative, préparée depuis longtemps, évoquait la dynastie qui venait tout juste de sombrer.

 Le couple s'installe donc à Villez où Boniface continue à s'occuper de la fabrication des toiles tandis que Marie Anne, avec l'aide du Père Baptiste, le domestique, prend en charge la culture des terres.

 Il faut les imaginer alors vêtus à la normande :
Boniface est habillé de sa blaude (grande blouse bleue de toile très serrée et presque imperméable, simple ou brodée sur les épaules pour les jours de fête). On conserve de son manteau les agrafes en argent, de taille moyenne, marquées de ses initiales, et sa tabatière en corne en forme de barrique aplatie54.
Marie Anne est vêtue du costume des normandes de l'époque, surtout caractérisé par la coiffure : l'hiver, il s'agit d'un bonnet capitonné, dit "bonnet piqué", et l'été d'une coiffe de lingerie légère, très haute pour les jours de fête. On a également gardé le très petit bec en ivoire de son très grand parapluie55, représentant une tête de chien, et les grosses agrafes en argent56 de son "capot" (le manteau qui la couvrait les jours de pluie).

Du petit quotidien de Boniface, on garde le témoignage suivant : debout devant l'âtre, sa pipe à la bouche, il avait l'habitude de couper sa carotte de tabac sur le manteau de la cheminée, de sorte que les brins tombaient directement dans le fourneau de sa pipe. Voilà pourquoi ce manteau de bois est strié de coups de couteau.

Chez les riches, comme chez les Folleville du Bois Normand, les femmes s’asseyaient à table avec les hommes, tous étant servis par des domestiques. Tel n’était pas l’usage chez les Prévost, plus pauvres, où, comme dans toutes les masures, l’épouse servait les hommes à table, tenait les plats chauds et prenait son repas seule, debout, ou à la cuisine. Telle était donc la situation nouvelle qui attendait Marie Anne en quittant le Bois Normand pour Villez. Mais Boniface, soucieux que sa femme ne « rétrograde » pas en s’installant chez lui, et souhaitant lui éviter cette humiliation, convia sa femme à s’asseoir à ses côtés. Marie Anne fut donc la première femme de la famille à prendre place à la même table que les hommes, à Villez.

VII. Les enfants Prévost (-Folleville)

L'occupation prussienne et le rapt du bébé.

                                        En mars 1815, Napoléon débarque en France et inaugure les Cent jours. La défaite de Waterloo le 21 juin 1815 met fin à la dernière aventure napoléonienne. Les Prussiens occupent la Normandie quand vient de naître le premier enfant des Prévost, Clémentine, le 24 juillet, baptisée à Villez le 26 juillet.
        Ici se situe un épisode majeur de la saga familiale : le rapt du bébé. Marthe Bizet prit soin de le transcrire dans son Journal57, tel que sa grand-mère Clémentine le lui avait conté58 :

« C’était en 1815. Villez était occupé par les Prussiens et aussi la « cour » Boniface Prévost ; très jeune ménage, avec une petite fille de quelques semaines, Clémentine (elle était ma grand-mère). Boniface était tisserand, sa jeune femme Marie Anne s’occupait de ses deux vaches, d’un cochon, d’un âne et de ses poules (on avait pris une vache et le cochon).

Le soir, à la lueur fumeuse de l’oribut (chandelle de résine que l’on accrochait dans un coin de la cheminée), elle filait fin le beau lin de son mari. Par un matin d’automne, où il tombait du « crachin » comme souvent dans notre pays, Boniface était soucieux ; il pensait : « Il faut aujourd’hui que j’aille chercher la farine au moulin de Douchet ; quand j’aurai payé la mouture, il ne me restera guère que deux écus ; il faut que j’aille à Rouen vendre ma pièce de toile fine, mais laisser Marie Anne seule pendant trois jours…. » Au moulin, un beau moulin à vent, le sac de farine chargé sur l’âne qui était une solide ânesse grise, il conta à son ami le meunier son ennui et son inquiétude. « Pars sans tourment, je vais t’envoyer le père Baptiste, il gardera la ferme et la femme. »

Rentré chez lui, Boniface dit à Marie Anne ce qu’il avait décidé. « La petite crie encore, elle a mal », répondit-elle, mais, en femme soumise, elle se mit à préparer ses affaires pour le voyage du lendemain, les gros souliers à clous, les bas de coton bleu, la blouse de lasting gris aux agrafes d’argent, le petit bonnet de coton de soie noire, que l’on mettait sous le chapeau pour ne pas avoir froid aux oreilles, et la chaude limousine beige à rayures marron ; puis elle enveloppa dans une serviette bien blanche un gros chanteau de pain (croûton de pain de campagne) dont elle souleva la mie pour y glisser du sel, des œufs durs et une petite gourde d’eau de vie.
Le lendemain, dès potron minet, Boniface embrassa sa femme et regarda sa fille, puis dit : « Elle n’est pas grosse mais la voix est bonne ». Il chargea sa bourrique de la pièce de toile et d’un double picotin d’avoine, prit la bride et la route de Rouen, 50 km, un solide pied de cormier en main. Après son départ, Marie Anne, comme d’habitude, vaqua à son travail et se mit à traire la vache, quand dans le jour de la porte de l’étable se dessina l’ombre d’un grand Prussien : « Mari parti ! A moi ! » D’un bond, Marie Anne est debout, saisissant la fourche à fumier, la brandit et crie : « Si tu t’avances, je t’embroche ! »59 Le Prussien interdit donne un coup de botte dans le seau, le renverse et s’en va.

Le lendemain, il faisait un temps affreux, rien à faire aux champs, elle décida de cuire ; aidée du père Baptiste, elle se mit au pétrin et à chauffer le four, laissant ouverte la porte de derrière de la maison afin d’entendre la petite qui criait encore. La fournée était à moitié quand elle n’entendit plus rien. « Depêchons-nous, il faut que j’aille voir !  Elle se sera endormie ! Finissez tout seul ». Et elle courut jusqu’à sa chambre. Le berceau était vide !!! « On a volé ma fille ! C’est le Prussien d’hier. »
Déjà elle est dehors, courant chez le maire ; haletante, trempée par la pluie, elle lui conte le rapt de sa fille, demandant un officier, accusant le grand Prussien. La nuit vient… On découvre le voleur, on l’interroge, on n’obtient de lui que des « Kaputt ! Eiche ! morte, chêne. » Les recherches s’organisent, il fait nuit noire ! On prend des lanternes et enfin on retrouve ma grand-mère à la lisière du bois de Pérousette60, elle ne crie plus ! On la croit morte ! Non, elle dort.  Vite, sa mère la fait boire et en route pour la maison, toujours sous la pluie battante.
Là, devant un bon feu, le père Baptiste est chargé de la réchauffer pendant que sa mère prépare un maillot sec mais la malchance veut qu’en la tournant et la retournant, elle glisse des grosses mains gourdes du père Baptiste et tombe la tête sur le foyer ! « Vous n’aviez pas, disait-il plus tard, la tête plus grosse que la poivrière de fer battu mais elle était solide, vous n’avez même pas eu une beigne ! »

Le troisième jour, Boniface rentrait chez lui, ne se doutant guère des émotions de sa femme ! Il était tout content ! il avait vendu sa toile à M. Dieuzy, le grand marchand de Rouen, qui lui en avait commandé une autre pièce encore plus fine […]. La vie reprit son cours. ».

La tradition rapporte également que le sous-officier coupable fut sévèrement puni par son supérieur, « à coups de schlague » -à moins qu'il n'ait avoué sous la schlague.  

Les années de jeunesse

 Deux autres enfants suivirent Clémentine : Alphonse, né le 27 janvier 1817 et Célestine, née le 16 mai 1819.

 
        Les trois enfants furent d'abord instruits à Villez, chez Madame Filoque. A cette école, les élèves apprenaient d'abord à lire le latin dans les livres de messe, car cette langue, sans voyelles muettes, était plus facile à déchiffrer que le français dont on n'abordait la lecture que plus tard. Marthe (Granny) décrit cette école, dite « l’école à Madame » : « Car dès 1820, Villez avait une école, celle de la mère Filoque, qui se tenait tout simplement dans sa cuisine assise dans un fauteuil paillé, au coin de la cheminée, une chaufferette sous les pieds, une longue et mince gaule à sa portée afin de calmer à distance les turbulents ; les « savantes », celles qui savaient lire, avaient droit au banc entre la fenêtre et la table ; les « ABC » s’asseyaient deux par deux sur des « pouches » bourrées dur de mauvaise paille, que les parents renouvelaient ; le jour de paille neuve, la gaule avait fort à faire car, avec l’aide du voisin de pouche, on glissait facilement les uns sur les autres. Les parents payaient cinq sous par jour (le prix de la journée d’une laveuse), plus les redevances ; les riches, ceux qui avaient deux vaches, envoyaient chaque semaine une mesure de lait avec ou sans « beurret »62 (cela dépendait du nombre de vaches), les autres ce qu’ils pouvaient, morilles, poires, pommes, selon la saison. Chaque matin, les enfants partaient portant en bandoulière un petit sac de coton bleu fait dans un morceau d’une vieille « blaude » paternelle dans lequel ils mettaient leur ardoise et leur ABCDRRR ! Et, dans les bras, pour le feu à Madame, un « cotteret » bien lourd à ces mains d’enfant gourdes d’engelures. Puis la classe commençait, chaque grande faisait lire un petit ; on n’abandonnait l’alphabet que lorsque l’on savait en écrire sans faute tous les mots, puis on apprenait à compter mentalement très vite. Les grandes déchiffraient de vieux parchemins, apprenaient leurs prières en latin et faisaient de simples problèmes. C’était tout, mais c’était une base solide sur laquelle on pouvait bâtir solidement. »

 Un jour, le jeune Alphonse répondit insolemment à l'institutrice, qui lui administra une fessée et décousit les boutons de sa culotte, si bien que le garçon, humilié, dut rentrer à travers le village en tenant son pantalon, accompagné de ses sœurs également mortifiées. La semaine suivante, les trois enfants, résolus à se venger de l'institutrice, détournèrent le beurret et l'apportèrent à leur nourrice, Pélagie. Mme Filoque ne voyant pas venir sa redevance, se plaignit de ne pas avoir reçu son beurret, et ainsi fut connue toute l'affaire.

        Marthe décrit dans son Journal  les soirées d’enfance de sa grand-mère Clémentine : « L’hiver, avec les jours courts, on quittait l’école de bonne heure, on avait hâte de retrouver la maison et son bon feu. Les travaux de dehors terminés avec le jour, les bêtes soignées, le poulailler fermé, tout le monde de la ferme se réunissait pour faire « soirante » ; les enfants écossaient des fèves pour le dîner du lendemain […]. Le petit vacher, avec de l’osier fin, faisait des paniers ronds qui servaient de muselières aux petits veaux lorsqu’on les changeait d’herbage, et dame-maîtresse [Marie Anne] se mettait à filer. Parfois, elle contait un de ces contes de fées si chers aux Anglais ! Elle était Folleville, donc d’origine anglaise […]. La jeune femme de Villez y tenait beaucoup et l’apprenait (l’anglais) à ses aînés Clémentine et Alphonse. En l’absence de sa mère, Clémentine prenait sur la cheminée un vieux Télémaque, ou l’Histoire de France de Leragoy, avec les portraits de tous les rois de France, et lisait à haute voix pour le plaisir de tous. Je ne garantis pas que des confusions ne se produisirent pas dans ces jeunes esprits mais l’hiver se passait peuplé en imagination de fées, de rois, de héros grecs, de farfadets qui devenaient les feux follets de nos mares, comme Minerve une bonne fée, Jupiter un Charlemagne, Pénélope une reine Mathilde (elles faisaient toutes deux de la tapisserie !). »

Après l'école de Villez, Clémentine, et probablement sa sœur Célestine un peu plus tard, fut envoyée deux ans en pension à Rouen, chez Mlle Le Preux. On a conservé deux lettres d'elle adressées depuis la pension à sa mère, en 1827 et 1828. Elle a alors onze et douze ans, et la qualité de sa graphie comme celle de son orthographe, de sa grammaire et de son style indiquent son très bon niveau d'éducation. La première lettre, où elle relate un mariage et son premier bal, témoigne de l'importance, aux yeux de l'enfant, du vêtement et de la parure. Elle indique aussi que, dès cette époque, les famille Prévost et Petel étaient en relation, car P. D. Petel était marchand de toiles au Neubourg. En voici un extrait :

[…] je vous prie de m'envoyer ma robe de charbonnière pour mettre à tous les jours cet hiver. Ma bonne petite maman je vais vous faire part du plaisir que nous avons eu. Nous avons d'abord commencé à aller à la messe de […]. elle avait pour se marier une très jolie robe en mérinos blanc avec du chinchilla au bus de plus elle avait un très beau schall blanc qui lui pendait jusqu'aux talons, des beaux bas en soie brodés avec des souliers de satin blanc, un très beau colier [sic] en perles blanches avec une agrafe en or et un très gros diamant au milieu, des boucles d'oreilles tout en diamants et des bracelets en or avec une bague toute en diamants. Elle était coiffée en cheveux avec un peigne en argent doré avec une monture en perles blanches et un beau voile sur la tête en tulle blanc brodé. […] et après le déjeuner tous les parents se sont en allés, et nous avons resté Mr Petel fils aîné, Mlle sa sœur et moi avec Mme la Bru jusqu'au diner. après le diner Mme La Bru et toutes les dames ont été faire leur toilette pour le bal. Mme Alexandre c'est ainsi que se nomme la mariée avait une robe en tulle avec deux volants brodés et une robe de satin dessous elle était coiffée avec une guirlande en fleurs blanches dans ses cheveux le bal a commencé à dix heures du soir jusqu'à 5 heures du matin Mlle Petel et moi nous n'avons manqué que 2 ou 3 danses, nous sommes revenues nous coucher chez Mlle Le Preux à […] heures et demie et nous avons dormi jusqu'à midi. […]

Votre soumise f.

C.P.

        La seconde lettre témoigne du même intérêt porté à sa toilette :

Ma chère maman,

J'ai appris avec beaucoup de peine que vous étiez tous enrhumés, j'espère que Prévost ou Célestine m'écrira dans 8 jours pour me donner des nouvelles de vos santés. Je vous prie de me faire faire une paire de souliers par Cantin et de lui dire de les faire meilleurs que les derniers et qu'ils aient le bout bien carré. Je vous prie de m'envoyer 7 ou 8 pièces de laine pour garnir mes bas; et 5 ou 6 pièces de soie plate. Je ferai mon possible pour écrire à Désirée et à Emelie dans 8 jours. J'ai arrangé le corsage de ma robe de drap noir et je puis très bien me passer de ma robe de charbonnière. J'espère acheter mon schall cette semaine ou dans 8 jours. Je finis en vous embrassant tous de bonne amitié

       Votre Soumise Fille

        C. Prévost

 Après la pension de Rouen, l'instruction de Clémentine fut encore complétée à Villez, pour les accords des participes et les fractions. C'était traditionnellement l'éminent curé Vanier qui s'en chargeait au village. Celui-ci étant mort en 1825, ce fut probablement le curé Ferrière, qui exerça à partir du 10 février 1826, qui s'occupa de Clémentine. On garde enfin de Clémentine adolescente un long texte relatant avec soin le "siège de Brionne". Copie ou rédaction, le document témoigne d'objets d'intérêt inattendus pour une petite paysanne.

 
        De sa petite sœur Célestine, on conserve un grand cahier d'écolier daté de 1834, comprenant une longue suite de réponses détaillées à des questions de géographie. La copie offre les mêmes qualités d'orthographe et de graphie que celles notées à propos de Clémentine. Elle témoigne aussi de connaissances approfondies. De Célestine, on a également conservé une "Carte du département de l'Eure" qu'elle exécuta à 14 ans, en 183363.

 Quant à l'éducation d'Alphonse après l'école de Villez, on pense qu’elle fut complétée par deux années de copiste chez un notaire, comme c'était l'usage pour les garçons.

 Dans ce temps, un homme couchait toujours à l'écurie avec les chevaux. Alphonse jeune homme s'y relayait avec le Père Baptiste. Quand il n'était pas à l'écurie, il dormait au grenier, où on lui avait aménagé une petite chambre au-dessus de la chambre Ouest. Ce qui en subsistait a disparu avec l'incendie de 1946.

Le mariage de Clémentine

 Ainsi qu'on l'a vu, les familles Prévost et Petel se connaissaient probablement, l’un comme fabricant de toiles à Villez, l’autre comme marchand de toiles au Neubourg.

 Delphin Petel, né à Epegard le 8 février 1805, avait quitté le Neubourg assez jeune pour s'établir à Paris comme employé d'un fabricant de bronzes et de montures pour pendules, tout en se passionnant déjà pour la politique. Il avait vingt-sept ans quand il adressa sa demande en mariage au père de Clémentine. On a conservé la réponse faite par Boniface Prévost à cette demande. Cette lettre témoigne que, loin d'être illettré, Boniface n'avait cependant pas le niveau d'instruction qu'avaient atteint ses enfants :

        21 août 1832

 Monsieur

 Vous avez dit à madame votre mère de me dire que vous désireriez avoir une réponse relativement à notre affaire elle s'est parfaitement acquittée de la commission, c'est peut-être moi qui ai mis un peu de retard à vous la donner, monsieur vous savez que je vous ai toujours dit que ce serait avec honneur et plaisir pour nous, mais je pense que le temps vous semblera un peu long, nous vous demandons un an, je me rappelle que vous m'avez dit que vous auriez besoin d'avoir une personne intéressée à vous le plus tôt possible, si toutefois vous ne pouviez attendre jusqu'à cette époque je vous prierais d'avoir la complaisance de me le dire, monsieur votre père m'a dit que vous deviez venir au Neubourg d'ici à un mois la nous aurons le plaisir de vous voir.

En attendant j'ai l'honneur d'être votre tout dévoué serviteur

                   Prévost

 Vers 1833, Delphin emmena Clémentine à Saint-Pierre-des-Cercueils pour la présenter à son grand-père, Noël Victor Prosper, alors âgé de 80 ans.

Aussitôt franchi le porche de charpente ouvragé, apparut à l'"affidée" une longue maison à étage en colombage, couverte d'une ample toiture de tuiles. Cette demeure avait grand air à côté de la masure paternelle de Villez; elle s'apparentait aux logis des fermes importantes qu'habitaient au Bois Normand ses grands-parents maternels Folleville, ou, au Buisson Duret, chez son grand-oncle Pierre Bidault.

Les jeunes gens furent bien accueillis par le "vieux maître" qui leur fit faire le tour du propriétaire. On descendit aux sources de l'Oison et Clémentine, qui avait fait toilette, fut bien embarrassée avec ses souliers fins et sa robe longue dans cet herbage marécageux. Elle le fut plus encore quand il s'agit de franchir le ruisselet. L'alerte aïeul, lui, le sauta à pieds joints, relevant les basques de son vêtement garnies de peau de mouton. C'est ainsi que Clémentine se souvenait de sa première rencontre avec son beau-grand-père "saute-ruisseau".

        Cinq mois avant le mariage de sa fille, Boniface offrit à l’église de Villez un nouveau panier pour le pain bénit. Il en reste une mention inattendue au registre des comptes de la fabrique paroissiale de Villez : « 1833, 24 mars. Payé à Boniface Prévost pour un panier à pain béni, 4 frs ».

Le mariage de Clémentine et de Delphin eut lieu le 31 août 1833. Une cousine de Clémentine du côté Folleville, Eugénie Metton, s'étant fiancée avec le frère de Delphin, Théodule, les deux mariages eurent lieu le même jour : celui d'Eugénie et de Théodule au Neubourg à midi, celui, civil, de Clémentine et de Delphin à Villez à onze heures du matin (dans une pièce de la demeure de M. Dufour, maire, car à cette époque, il n'existait pas de mairie à Villez), et la cérémonie religieuse à Villez à minuit. Entre les deux cérémonies, la noce dura tout l'après-midi.

 
        Le contrat de mariage64 reçu par Me Péclet, notaire à Evreux, décrit la dot de Clémentine. Mais cette fois, les vêtements ne sont plus énumérés en détail comme dans les actes du siècle précédent. En voici quelques extraits, qui concernent cette dot :

  M. Petel apporte en mariage :

  1°. sa garde robe, son linge, ses bijoux et autres effets à son usage corporel de valeur de deux mille francs

  2°. Et une somme de dix mille francs tant en deniers comptant qu'en créances actives d'un recouvrement certain et dans la valeur de différents objets mobiliers

[…]                La demoiselle future épouse apporte personnellement en mariage sa garde robe, son linge, ses bijoux et autres effets à son usage corporel de valeur de six cents francs sans que cette évaluation en opère vente au profit du futur époux.

 Mais un document annexe plus méticuleux fut cependant établi, très vraisemblablement par Boniface, pour évaluer la valeur du lot :

Distribution et estimation du trousseau

20 draps de 12 aunes à la paire   120 aunes

20 draps de 10 aunes       id    100 aunes

40 nappes de 2 aunes     80 aunes

50 chemises de 1 aune 1/2    75 aunes

40 serviettes de 1 aune     40 aunes

40 taies d'oreiller de 1/2 aune 1/2 quart  25 aunes

     total  440 aunes

le tout en toile de lin estimée à 4 F   1760 F

40 essuie mains de 1/2 aune 20 aunes à 2F 50  50 F

40 mouchoirs de poche à 2 F     80

12 robes ou habits à 20 F     240

24 paires de bas noirs et blancs à 4 F    96

24 bonnets de nuit à 2 F     48

18 jupons noirs et blancs estimés à     132

24 camisoles  id      120

6 schalls à 20 F      120

       total  2,646 F

Un lit, un traversin et deux oreillers garnis de plumes d'oie 254

Un matelas garni de laine     2900

          

 Cependant, aussi nombreuses aient été les pièces de linge de corps et de maison, Clémentine n'était pas équipée pour paraître à la ville, à Paris, où elle allait demeurer. Aussi, quinze jours avant le mariage, on effectua un voyage à Rouen pour compléter sa garde-robe, tant en vue de la cérémonie qu'en vue d'une vie parisienne où les toiles de lin ne pourraient suffire. Les factures des deux magasins visités ont été conservées, témoignant des achats plus luxueux qui furent alors jugés nécessaires au changement de vie de la jeune paysanne.

 
        "A la Barbe d'Or", rue des Carmes (qui vendait "Draperies, Soieries, Velours, Merinos, Indiennes, Percales, Mousselines, Gazes, Cachemires français, Schalls brodés et unis, Fichus, Cravates, Bas de soie & de bourre, Galons, Dorures, Articles d'Uniformes et généralement toutes espèces d'Etoffes de goût pour Hommes et pour femmes"), furent acquis pour un total de 399,55 F : 1 schall, 1 robe brodée, 11 aunes gros de nappe noire, 6 florence blanc, 5 cachemirienne, 1 aune florence blanc et noir, 6 mousseline grise, 3 ceintures, 1 mouchoir brodé, 1 paire gants brodés, 3/4 stoff, gros de nap., 6 gamguam, 1 écharpe, 1 sac foulard, 2 pointes gaze dona maria, 2 aunes florence, 1 aune satin blanc 65.
Chez Alf. Dusseaux, rue du Bec ("Articles de Saint-Quentin, Tuls, Mousselines, Calicots et toiles en tout genre, à prix fixe"), furent achetés le lendemain, pour 158,21 F : "margé, brillanté, bande crête coq, tulle uni, toile mi-hollande, brillante f. bonnets de nuit, percale f. sertête, mousseline uni f. bonnets de nuit, dentelle f. sertête, batiste d'Ecosse, paire partierre brodés, neuf de ruban, petite boîte, [etc.…] 66.

 
        Ainsi équipée67, Clémentine partit pour Paris et s'installa d'abord au n° 6 de la rue d'Orléans, dans le Marais. Depuis le 17e siècle, c'était la première fois qu'un membre de la famille s'établissait hors du berceau natal ou de ses proches environs. C’est ainsi qu’après 1853, date à laquelle Boniface rejoindra sa fille à Caudebec à la fin de sa vie, la masure de Villez ne sera plus jamais résidence principale de la famille. Elle sera conservée comme résidence annexe, pour les corvées, pour la chasse, jusqu'à ce que Marthe Petel lui donne son nouveau statut de résidence de vacances.

 Une fois à Paris, Clémentine se trouva bien embarrassée la première fois qu'elle eut un rôti à faire. Elle ne connaissait en effet que la cuisson dans la cheminée et ne savait comment utiliser un four de cuisinière en fonte. Faute de broche, elle suspendit le poulet au manteau d'une cheminée basse de chambre et le fit ainsi rôtir au feu…

VIII. Le couple "Delphin-Delphine" :  vie familiale et politique

(arbre généalogique n° 5)

Les origines de la famille de Delphin Petel

     Avant de poursuivre l'histoire du couple, revenons un instant en arrière vers les racines familiales de Delphin Petel (surnommé plus tard "Grand-Père Delphin").

        Les recherches récentes font remonter ces racines à la fin du 16e siècle. Cette généalogie a été en dernier lieu établie par Jean-Louis Petel, mais, hormis cette connaissance purement documentaire, on n'a conservé aucun souvenir ni anecdote avant le 18 siècle.

Selon la tradition, la famille était originaire de Caudebec-lès-Elbeuf et ses membres s'étaient établis fermiers sur des terres louées aux moines de l'abbaye de Bon Port, à Montaure et à Toste.  Le premier souvenir personnel découvert concerne une chute de cheval dont fut victime Jean Petel le Jeune, qui fut ramené chez un de ses fils, Jean, curé à Caudebec, et dont il mourut. Ce fait fut consigné par le fils sur le registre d'État Civil de Caudebec.

 On sait que son autre fils, Sébastien Petel, quitta les terres des moines de Toste avant la Révolution pour prendre à ferme la ferme du château d'Ymare. Ici se situe l'anecdote "des petits chiens", petite satire sociale qui survécut dans les mémoires :

Ayant des difficultés pour payer son fermage, Sébastien se rendit au château où il trouva la châtelaine éplorée devant ses petits chiens malades et sans appétit. Sébastien se proposa de les prendre et se fit fort de les remettre sur pied. Après avoir hésité, la châtelaine lui confia les chiens qu'il enferma dans la grange, leur donnant pour seule nourriture une soupe par jour. Au bout d'une semaine, les chiens, trop gavés par la châtelaine, avaient repris vigueur. Il les rapporta au château et, devant elle, leur jeta un croûton de pain sur lequel ils se jetèrent avec appétit.
Cette anecdote connut une forme de notoriété car elle fut racontée par le fils de Sébastien, Noël Victor Prosper, au patron d'un cirque ambulant -le Cirque Bouthors, qui prenait ses quartiers d'hiver à Iville. Ce dernier en tira une pantomime intitulée "Les petits chiens de la Marquise de Prétentaille"68, personnage de vieille aristocrate attachée aux valeurs de l'Ancien Régime. La scène clownesque tirée de l’aventure de Sébastien fut donc jouée à travers la France avec des chiens savants.

 Des cinq fils de Sébastien, un seul, Noël Victor Prosper, allait l'assister et lui succéder dans l'agriculture alors que les quatre autres, Sébastien Jean Honoré, Pierre Amable, Claude Felix et Sébastien Alexandre Delphin allaient se faire prêtres.

 Noël Victor Prosper se marie à Ymare. Parmi les membres de la famille assistant à la noce figurent donc beaucoup de religieux : ses deux oncles Jean Petel, curé de Caudebec, et Pierre, curé de Toste, et ses quatre frères, dont trois curés et le dernier encore séminariste. C'était la première messe célébrée par le frère Claude Félix, ordonné de la veille. Le châtelain d'Ymare est également présent, et cette noce villageoise au château dut ressembler à celle gravée par Debucourt et intitulée "La Noce au château".

 
        Sébastien père, après des années de fermage, devient propriétaire : il achète la grande ferme seigneuriale du Port Pinché à Saint-Pierre-des-Cercueils69 et l'exploite bientôt avec son fils Noël Victor Prosper et sa belle-fille.

 La Révolution éclate et aucun des prêtres de la famille Petel ne choisit de prêter serment. L'oncle Pierre, curé de Toste, a alors plus de soixante-dix ans et, pour cette raison, n'est pas banni. Il se réfugie chez son neveu à Saint-Pierre et y passe la Révolution plus ou moins clandestinement.
En revanche, les trois frères curés de Noël doivent émigrer (le quatrième, Sébastien Alexandre est mort séminariste). Pendant quatre années, ils vont voyager à travers l'Europe, en Grande-Bretagne, en Allemagne du Nord, en Suisse, en Italie. L'un d'eux, Sébastien Jean Honoré, tient un carnet de route qui lui servira dans sa vieillesse à écrire ses mémoires, qu'il copie en plusieurs exemplaires (on en connaît plusieurs manuscrits de la même écriture). Ces mémoires furent ultérieurement publiés en 1929 par Charles Leroy, notaire à Tourville, entre les mains de qui ils tombèrent par hasard70.

        Voici un court extrait de leur avant-propos, dans lequel Sébastien s'adresse à ses neveux et nièces : "n'attendez pas de moi une relation bien circonstanciée. Courbé sous le poids du malheur et de mon sac (car n'oubliez jamais et répétez-le à vos petits-enfants que vos oncles ont porté pendant plus de huit cent lieues un paquet bien lourd pour leurs épaules, mais bien léger pour leurs besoins), courbé, dis-je, sous le poids du malheur, comment pouvez-vous croire que j'aie eu le courage de lever un œil curieux et observateur dans des régions étrangères dont j'ignorais la langue, les usages et les mœurs. […] Vous m'aviez vu, jusqu'à cinquante ans, autant heureux que peut l'être quelqu'un qui sçait se suffire à lui-même et se contenter de son état. C'est à cet âge, où l'homme espère et cherche le repos, qu'il plut à la Providence de me priver tout à coup de mon état, de ma fortune, de ma patrie, de nous arracher des bras d'une mère tendre et chérie, d'un frère, notre meilleur ami, d'une sœur précieuse à notre cœur, et à notre famille, de vous, chers enfans, tendres objets de nos complaisances.

        Les trois frères curés retrouvèrent leur famille à Saint-Pierre-des-Cercueils le 15 mai 1797, "à deux heures après minuit", note scrupuleusement Sébastien.

 
        Noël Prosper Victor eut de nombreux enfants71. Parmi eux, Pierre Delphin Petel qui se fixe au Neubourg. Il se marie à Angélique Loyseleur72, veuve Lenoble, en 1804 (le contrat de mariage comporte encore les deux dates, celles du 8 février 1804 et celle du 18 Pluviôse an XII) et en a deux fils, Honoré Delphin (qui épousera donc Clémentine Prévost), Théodule, et une fille, Delphine.
        Théodule et Delphin ont été peints enfants par un artiste ambulant si malhabile qu'on ne distinguait les enfants qu'au nombre des boutons de leurs gilets73.

 De Delphine, leur sœur, la tradition ne rapporte qu'un seul souvenir : chez les grand-parents, à Saint-Pierre-des-Cercueils, avait lieu chaque année une grande réunion de famille à l'occasion de l'ouverture de la chasse. Il venait des Petel de tous côtés, de Surville, d'Evreux, de Louviers, de Rouen, de Sotteville, d'Iville, du Neubourg, de Paris, d'Elbeuf, presque tous accompagnés d'enfants et transportant le fusil de chef de famille et le chien de chasse.

On s'entassait comme on pouvait dans les chambres pour dormir, on improvisait des couchettes dans les tiroirs des commodes pour les "bezots" et les "quenailles". Après les parties de chasse, on soupait copieusement, puis les veillées se prolongeaient tard. Sous les portraits des ancêtres et des oncles curés, on s'entretenaient des événements de l'année écoulée, on évoquait d'anciens souvenirs, enfin, on se couchait.

Une nuit, la jeune Delphine resta éveillée, s'agitant dans son lit, empêchant évidemment ses compagnes de chambre de s'endormir. Toutes levées, et chuchotant à la lueur de la chandelle rallumée, elles se mirent à examiner draps et couvertures. Le remue-ménage éveilla les hôtes des chambres voisines, qui, inquiets, se relevèrent. Le bruit se propageant de proche en proche, toute la maison fut bientôt sur pied, s'inquiétant de ce qui se passait. Delphine était soi-disant "gênée par une puce", rapporte la tradition.

Cet exploit, d'avoir mis sur pied la famille Petel toute entière à cause d'une simple puce est, par ironie fantasque de la mémoire familiale, le seul souvenir demeuré de Delphine Petel. On sait tout de même qu'elle épousa Nicolas Philémon Roger, horloger au Neubourg, et qu'ils n'eurent pas d'enfants.

Delphin et Clémentine : vie politique et familiale

        Delphin avait probablement fait de bonnes études et s'était enflammé pour les idées libérales nouvelles. Il fut certainement influencé par les opinions politiques de Dupont de l'Eure, dont les idées républicaines devaient être connues dans le département. A vingt-cinq ans, il prit part à la Révolution de 1830. Il fut atteint par la fusillade des Suisses tirée de la colonnade du Louvre et transporté blessé à St Germain l'Auxerrois. A ce titre, il reçut la "Décoration de Juillet", le 21 juin 1831 :

        Monsieur,

 La Commission des Récompenses Nationales, en vertu de la loi du 13 décembre 1830, a voulu récompenser le patriotisme  et le dévoûment dont vous avez fait preuve dans les mémorables journées de juillet.  

 Vous savez déjà qu'une distinction flatteuse doit perpétuer le souvenir des services que vous avez rendus à la cause nationale.

 […] En déposant dans vos mains la Décoration de juillet, elle se félicite d'avoir à vous transmettre ce témoignage d'une gratitude si bien méritée.

     Le maire du 2e arrondissement

 Il fut déçu de la confiscation de la Révolution de 1830 par Louis-Philippe mais fit néanmoins partie de la Garde Nationale et envoya une image de son uniforme à sa fiancée.

 
        Delphin est également franc-maçon. On conserve à Villez, sur parchemin, son "brevet", "A la Gloire du G.A. de l'U." -"du Grand Architecte de l'Univers"-, décoré de tous les symboles de la franc-maçonnerie, soleil, lune, compas, etc., daté de 1828 (date difficile à déchiffrer), ainsi que son écharpe maçonnique (moire grise, bleue à l'origine, ornée de deux cocardes rouges)74. Sans être un saint-simonien, il est également au courant de leurs idées.

 
        Quelques mois après son mariage, il prend part à une des nombreuses émeutes qui éclatent sous Louis-Philippe. Il est alors condamné au bannissement et se retire en Belgique grâce au « treizain de mariage »75 de sa femme, s'élevant à 13 pièces de 4076. Avant de partir, il fait à sa femme une procuration notariée pour gérer et disposer des biens du ménage.

 
        Restée seule à Paris, Clémentine cacha l'aventure à sa famille un certain temps et se trouva dans l'obligation de gagner sa vie. Grâce à sa bonne instruction, elle passa le brevet de maîtresse de pension77 ("a les connaissances nécessaires pour diriger un pensionnat de demoiselles", lit-on sur son diplôme) et entra comme sous-maîtresse dans un pensionnat dans le quartier du Jardin des Plantes. Un jour de crue de la Seine, se souvient-on, elle se trouva encerclée par l'eau avec ses élèves pendant plusieurs heures. Elle dut calmer les enfants et attendre qu'on mit des planches en passerelle pour les évacuer.

 Delphin rentre en France à la faveur d'une amnistie. Le ménage quitte Paris pour Elbeuf, où Clémentine espère que Delphin sera moins tenté par les émeutes et la vie politique. Il y est employé comme acheteur de la maison Sichel Javal (rue de la Barrière), courtiers en draps. Ils s'installent Route du Neubourg, en face de l'église de l'Immaculée Conception, à côté des écuries et remises de Guillotin, entrepreneur de transport (en diligence) entre Elbeuf et le Neubourg. C'est là que naît Albert, leur fils unique, le 31 juillet 1839.  

L'hiver qui suivit fut très rigoureux. En effet, c'est au cours de cet hiver que Louis-Philippe, pour des raisons démagogiques, fit rapatrier jusqu'au Havre puis par voie de Seine jusqu'à Paris le corps de Napoléon pour être placé aux Invalides. Des foules s'étaient donc pressées le long des rives de la Seine, attendant de voir passer le convoi funéraire impérial. Celui-ci devait passer par Le Val de la Haye. Delphin s'y rendit avec sa femme et son beau-père. On raconte que le froid était si intense que le lait de Clémentine, suintant de ses seins, gela.

 
        D'Albert enfant, on conserve un tableau le représentant tout jeune, torse nu et tenant un savon à la main78. De ses séjours d’enfant à Villez, on connaît l’anecdote suivante : alors qu’il jouait sur la pierre du bas de l’escalier du grenier à faire exploser de petites cartouches de carabine avec un marteau, le plomb d’une de ces cartouches l’atteignit au genou. On transporta Albert en urgence à Elbeuf et il n’en garda pas de séquelles.

        La famille s'installe plus grandement à Elbeuf, 30 rue des Traites. Albert commence ses études dans la même rue, et continue ses classes à Rouen : non pas au lycée, parce que son père ne voulait pas qu'il porte l'uniforme, mais à la pension Carrel, passage Beauvoisine, sur les vieux remparts.

 Le 12 décembre 1845, Marie Anne Folleville meurt à Villez, et Boniface continue d'y habiter.

 
        Mais Delphin s'occupe toujours de politique. Ainsi, à Villez, lors d'un banquet -qui se substitue aux réunions politiques alors interdites-, il prononce un discours en faveur de Ressencourt et dirigé contre M. Dufour, maire nommé et non pas élu79 (Mme Dufour était pourtant parente de Clémentine et de la cousine Ressencourt).
        Il se réjouit bien entendu de la révolution de 1848. On conserve encore le ruban et la cocarde tricolore qui ornaient le bonnet de Clémentine lors de ces événements80. Delphin est alors pressenti pour être nommé préfet de Lyon. Il accourt à Villez porter la nouvelle à Clémentine qui est en train de diriger une grande lessive semestrielle. Avec une révérence, elle lui répond : « La préfète t'ordonne de donner de suite ta démission ». Et Delphin s'exécuta…

 
        A cinquante-six ans, Delphin effectua un voyage énigmatique d'une semaine en Belgique et en Prusse, dont il a « tu les motifs » à ses simples connaissances, écrit-il. Toujours est-il qu'à cette occasion, un passeport lui est délivré, qui nous permet de connaître son « signalement »81 : taille 1,74 m, cheveux châtain, front découvert, sourcils châtains, yeux bleus, nez aquilin, bouche moyenne, barbe châtain, menton à fossette, visage ovale, teint brun, signes particuliers néant.

 
        Delphin connut-il réellement Dupont de l'Eure ? On ne le sait. Toujours est-il qu'il l'admira assez pour se procurer une lithographie le représentant, qu'il fit dédicacer pour sa femme82.

 
        Parmi ses autres relations politiques figurent Geoffroy Caveignac (qui illustra une de ses lettres à Delphin d'une poire à la potence, caricaturant le roi Louis-Philippe), Bocage, artiste dramatique, Nélaton, médecin, et Félix Pyat, journaliste et révolutionnaire très actif et assez fameux. Félix Pyat était l'ami de Victor Hugo et fut son compagnon d'exil à Guernesey, après la Révolution de 1848. Dans l'un de ses articles83, il attaqua violemment la reine Victoria qui lui donnait asile et, quoi que Victor Hugo critiquât cette indélicatesse, ce dernier prit la défense de Pyat, par solidarité. On conserve des lettres de Félix Pyat adressées à Delphin. Dans l'une d'elles, accompagnant un envoi de « brochures à placer le plus au mieux possible », il écrit : […] mais que maintenant que je me suis débarrassé de mon ennemi, je suis tout à mes amis. Mille remerciements d'avance de ce que vous ferez contre le Prince et pour la bonne cause. Salut et fraternité. 84 Accompagnant les papiers relatifs à Delphin Petel, on trouve également un poème de Victor Hugo, violemment anti-Napoléon III, intitulé « Le Festin de Balthazar ». Examen fait, il ne s’agit hélas que d’une copie.

 
        Professionnellement, Delphin réussit et monta un atelier de tissage de draps à Caudebec-lès-Elbeuf (ayant pour contremaître Freté, chansonnier amateur à Elbeuf et à sa maison de campagne à Lalonde). En 1852, Delphin acquit une grande maison à Caudebec, 83 rue aux Chevaliers, avec un grand jardin à la française85. Elle fut sans doute achetée par sa femme au moyen de son héritage paternel, qu'elle recueillit seule, Alphonse et Célestine étant prédécédés tous deux sans enfants. Son père Boniface mit en location l’année suivante ses 35 pièces de terre à Villez, Epreville et Rouge-Perriers86 mais non pas la cour masure où l'on continua à venir régulièrement pour les grandes corvées, lessives semestrielles, cidre, bois, etc., mais aussi pour la chasse. Il vint s'installer chez sa fille à Caudebec, où il mourut le 2 juillet 1862.

        Albert Petel apprend la fabrication du drap chez M. Bréant et s'établit à son tour à Elbeuf comme fabricant de draps -de laine de très belle qualité, puisque nous sommes à Elbeuf et non pas à Rouen.

        Delphin meurt à soixante ans d'une fièvre cérébrale, le 24 février 1865, « laissant une honnête fortune », note sa petite-fille Marthe Petel. Toujours activiste par-delà la mort, il se fait enterrer au cimetière de Villez sous une pierre tombale dépourvue de croix, et portant cette simple mention gravée : Tout est là.

 
        Avant de clore ce chapitre, un mot sur Alphonse et Célestine, les frère et sœur de Clémentine. On garde de très nombreuses lettres d'eux trois87, qui attestent que les frère et sœurs entretenaient des relations tendres et suivies. Une grave maladie du petit Albert suscite ainsi entre eux trois une correspondance assidue, quasi journalière.

        Célestine, restée à Villez, s'occupe aussi à sa manière des affaires du pays : ils organisent des « données » (distributions) deux fois par semaine, en raison de la grande misère, écrit-elle. Restée célibataire, Célestine mourut le 30 juin 1846 en se jetant dans la mare de la cour de Villez, sans qu'on connaisse le motif de cet acte tragique, soit qu'il ait été oublié, soit qu'il ait été enfoui sous le silence. Cette mare, parce qu'elle évoquait un mauvais souvenir, et parce qu'elle était devenue inutile, fut comblée dans les années 1890/1900.  

        Alphonse mourut après elle, le 24 février 1852, jeune encore et sans enfant. Il était membre de la Charité d’Ormes. On conserve le texte du discours qui fut prononcé lors de son enterrement et qui le décrit doué d'un cœur excellent, d'un tact rare, d'une intelligence peu commune, mais aussi malheureux dans le présent, malheureux dans le passé. Son caractère, poursuit l'auteur, anonyme, malgré ce qu'il avait d'affectueux dans le fond, portait cette empreinte mélancolique qui en formait le cachet. N'allez pas croire toutefois, messieurs, que cette tristesse excluait certains mouvements généreux de l'âme, certaines expansions du cœur, non. Lorsque les douleurs physiques, les souffrances morales, lui laissaient un moment de repos, c’est alors qu'il apparaissait ce qu'il [avait] toujours été; doux, bienveillant, expansif. Le rire sur ses lèvres était un de ces rires angéliques qui vont au cœur.

La guerre de 1870 et la ruine d'Albert Petel

        Très peu de temps après la mort de son père Delphin, Albert épouse sa cousine issue de germaine, Pauline Petel88, le 16 septembre 1865 à Rouen89. Ils habitent la partie la plus grande de la maison de Caudebec tandis que sa mère Clémentine, devenue veuve, se réserve l'aile gauche.

 Marthe Petel (Grany), y naît le 1er août 1867. Sa mère, poitrinaire, est longuement malade. Elle est soignée par une religieuse. Marthe Petel se souvenait avoir joué avec la pelote de laine à tricoter de la religieuse, en marchant à reculons, et s'être brutalement cognée, ce qui avait causé un violent sursaut à sa mère alitée, fait qui l'étonna beaucoup car elle ne la voyait généralement qu'alanguie dans son lit. Pauline Petel meurt à Rouen, le 6 août 1870, dans une maison de santé, quinze jours avant la déclaration de guerre de 1870. Marthe a alors trois ans. C'est Clémentine -c'est-à-dire « Grand-Mère Delphin »-, qui va donc l'élever jusqu'à son mariage.

 Un inventaire après décès établi le 14 avril 1871 et conservé dans les archives familiales, détaille et évalue, pièce par pièce, toutes les possessions de Pauline, depuis la batterie de cuisine et les vêtements jusqu'aux meubles et bibelots. Il constitue un témoignage très précis sur leur cadre de vie.

 Albert, qui a fait un peu de politique, est devenu adjoint du maire Suchetet, à Caudebec (toujours d'après les notes de Marthe Petel). Par suite des défaites de l'armée française, on se prépare à l'investissement d'Elbeuf et de Caudebec par les Prussiens. Albert, adjoint au maire, attend avec la municipalité à la Mairie l'arrivée de l'armée ennemie. Quant à Grand-Mère Delphin, elle veille à la maison en attendant. De nuit, elle conduit au bâtiment des communs le détachement prussien qu'elle doit loger. Quelques jours après, la petite Marthe  échappe à la surveillance de sa grand-mère et de sa bonne. On la retrouve aux communs, juchée sur le cheval d'un Prussien.

 Albert a sa fabrique à Elbeuf, rue Cousin Corblin, dans une usine appartenant à sa mère, ainsi que des ateliers au bout de son jardin. Mais la profession connaît alors de graves difficultés. En effet, par suite de la perte de l'Alsace-Lorraine, des drapiers alsaciens viennent s'installer à Elbeuf. Aidés par le gouvernement, ils montent des usines équipées de matériel neuf. Cette concurrence porte gravement préjudice aux anciens drapiers d'Elbeuf, dont Albert, qui en sera la victime. Il liquide en 1878 et son associé Freté devient son successeur.

 Après divers essais malheureux, il tombe malade. On vend la propriété de Caudebec, les ateliers, et les biens de Villez. Mais la cour-masure ne trouve pas d'acquéreur… C’est grâce à cette vente ratée que la maison échappe à la liquidation et demeure dans le famille.

 Albert quitte Caudebec en 1885 pour s'installer avec sa mère et sa fille dans un appartement à Rouen, 34 rue Lafayette. Il meurt le 4 novembre 1888.

IX. Marthe Petel (-Bizet)

Années de jeunesse

     Marthe, on l'a vu, perdit sa mère toute petite et fut élevée dans la maison de Caudebec entre son père et sa grand-mère. Assez seule, et la maison n'ayant pas de fenêtre sur rue, elle aimait à s'installer sur les bornes chasse-roues du portail pour regarder passer les gens. Elle garda toujours cette habitude puisque, beaucoup plus tard à Villez, et devenue grand-mère, elle s'installait devant le potuis grand ouvert pour… regarder passer les gens.

 Elle fit ses études à Elbeuf (tout près de Caudebec) chez Mlle Artémis Caron, qui tenait des cours à Elbeuf mais aussi à Rouen et à Paris. Quand Grand-Mère Delphin allait à Paris, où elle aimait à passer deux mois durant l'hiver dans un meublé qu'elle y louait, Marthe pouvait donc poursuivre ses études dans le même cadre.

 Aux vacances, elle se rendait chez son autre grand-mère (Louise Lefort, veuve Jules Petel, dite "Bonne-Maman Jules") à Rouen, rue aux Ours, ou dans sa maison de campagne à Surville. Là, elle y voyait ses oncles, tantes et cousins, (Rénon, Legendre et Jules Petel), ce qui la changeait de sa relative solitude à Caudebec.

        Elle passait aussi régulièrement quelque temps à Villez avec Grand-Mère Delphin. Elle s'y ennuyait aussi, et, toute petite, vers quatre ou cinq ans, elle était partie sur la route, attendant le passage d'un voiturier ramasseur de textiles, dans l'espoir qu'il la conduirait à Caudebec. On voit que, tant à Villez qu'à Caudebec où elle était allée jouer aux communs avec un Prussien, Marthe aimait de temps à autres tromper la surveillance de Grand-Mère Delphin.

 Le voyage de Caudebec à Villez -18 kilomètres- se faisait en petite diligence, menée par un voiturier, une demoiselle Picory, qui conduisait calmement son attelage. Elle était toujours dépassée par Guillotin qui, au contraire de Mademoiselle Picory, menait le sien, plus important, à très vive allure. Et régulièrement, au doublement de sa concurrente, il lui lançait une bordée de quolibets.

 C'est vers 1880 que fut ouverte la ligne de chemin de fer Evreux-Glos Montfort, qui desservait la halte de Villez Sainte-Opportune. Mais on continua à faire la route en diligence car le voyage par chemin de fer avec changement était très long. Il arrivait aussi à Marthe et à son père de faire le trajet à pied.

 Pendant les absences, la maison de Villez était confiée à Louis Berthelin (le « Père Louis »), Normand typique qui, en remplacement d'appelé au service, avait fait quatorze ans de service à Paris, et à sa femme, Justine. Plus tard, la maison fut confiée à leur fille, Marie Berthelin, qui avait épousé Louis Val (le « Petit Louis »). Marie Berthelin, qui vécut quatre-vingt-dix ans, connut Boniface Prévost, les Delphin Petel, les Albert Petel, les Gaston Bizet, les Max Hérold et les enfants Hérold, soit six générations de la famille.

 Rien n'avait changé dans la maison, ou presque, depuis les aménagements de Boniface Prévost, hormis l'apport par Grand-Mère Delphin d'une petite cuisinière en fonte dans l'angle de la cheminée et, très important, l’installation des cabinets d’aisance au fond de la cour, à l’Est. Avant cette innovation, et comme dans toutes les fermes, on allait se soulager à l’écurie ou à l’étable sur les litières des animaux. Lors des réceptions, on veillait à changer les litières et à placer de la paille propre pour les invités.

 Les portes étaient encore pleines -et non pas coupées comme on les connaît aujourd'hui-, ce qui rendait les pièces très sombres, et la façade n'était agrémentée que par le jasmin planté par Grand-Mère Delphin. C'est à cette époque-là que les bâtiments agricoles devenus inutiles furent abattus : le pressoir (qui était au prolongement est-ouest de la cave), l'ourdisserie (au prolongement du four, vers le mur est) et la grange (entre le four et le potager). C'est également Grand-Mère Delphin qui fit abattre le grand porche d'entrée surmonté d'un toit de chaume, coûteux d'entretien et peut-être abîmé, pour le remplacer par les piliers de brique qu'on connaît aujourd'hui et une barrière à claire-voie. Le four servait de buanderie. L'écurie était vide mais servait encore quand on avait à héberger le cheval d'un visiteur.

Le mariage de Marthe Petel et sa vie familiale

 
        Les tantes maternelles de Marthe auraient souhaité que la jeune fille (qui « avait des espérances » par sa Bonne-Maman Jules de devenir un bon parti), se mariât dans leur milieu de tanneurs et corroyeurs. Mais, à la première communion de sa cousine Marguerite Metton (côté Folleville), on lui présenta Gaston Bizet90. Le mariage s'ensuivit le 27 août 1890.

 Le couple s'installa à Rouen, toujours avec Grand-Mère Delphin. Un enfant, Jean Bizet, y naquit le 18 février 1892.

 
        Avec la dot de Marthe, Gaston Bizet avait acquis l'entreprise de batellerie pour voyageurs qui gérait le trafic entre Rouen et La Bouille. Ces bateaux étaient fréquentés en semaine par les riverains pour alimenter les marchés de Rouen, et les dimanches par les Rouennais qui les empruntaient pour leurs parties de campagne. Malheureusement, les bâtiments étaient en mauvais état et Gaston ne put faire face à la remise en état nécessaire. Il dut céder l'entreprise à bas prix. Suite à cette mauvaise affaire, et Gaston étant à la recherche d'une situation, on lui proposa un poste dans les pétroles à Bakou, en lointaine Russie. Grand-Mère Delphin était bien décidée à les suivre. Mais M. et Mme Kinsbourg, des amis de Gaston, le dissuadèrent d'accepter cette offre trop incertaine. Gaston trouva finalement à se placer à la banque Badon Pascal, à Paris. Ils quittèrent donc Rouen, toujours avec Grand-Mère Delphin, et prirent en location un pavillon, « Villa du Château », à Bois-Colombes (alors lotissement de Colombes). C'est là que naquit Denise Bizet (surnommée successivement Miquette puis Grand-Miche) le 5 février 1893. Ils avaient comme voisin l'artiste peintre Vertz, peintre de fresques à la Sorbonne qui, avec sa fille Gabrielle, exécuta le portrait au pastel des deux enfants, Jean et Denise91. Puis, avec l’héritage de Bonne-Maman Jules, Marthe acheta un pavillon avenue des Belles-Vues.

 Le banquier employeur de Gaston autorisant trois semaines de congé au moment de la chasse en septembre, la famille Bizet prit l'habitude de passer ce moment de détente à Villez, qui devint maison de vacances. On y passait donc trois lundis. Et chaque lundi, Grand-Mère Delphin faisait servir une épaule différente, une de veau, une de mouton et une de porc. Gaston était autorisé à chasser sur toutes les terres de Villez car il ne prenait jamais rien.

 En mettant le tapis sur la table de la salle à manger, à Bois-Colombes, Grand-Mère Delphin tomba et se cassa le col du fémur. On la coucha, la jambe maintenue dans une gouttière. Pour son dîner, on lui servait une pomme cuite. Elle enroulait le trognon dans le sucre qu'elle donnait à sucer à l'aîné de ses arrière-petits enfants, Jean, au grand dépit de Denise. Une congestion l'emporta quelques semaines après, le 18 octobre 1895.

 Marthe hérita donc de la maison de Villez.

Les premiers aménagements de Marthe à Villez

 A cette époque, le goût pour le modernisme à outrance, à la ville comme à la campagne, commençait à passer, et les citadins achetaient des châteaux qu'ils restauraient et remeublaient « à l'ancienne ». Marthe eut l'idée, à défaut de gentilhommière à restaurer, de conserver à Villez son caractère rustique. C'est donc avec elle que naquit le « protectionnisme » toujours en vigueur dans la masure. Au fond d’objets anciens qu’elle contenait déjà, elle en ajouta une grande quantité, achetés bon marché dans les brocantes, marchés et « vendues » : faïences et poteries, cuivres, buffets –celui de la grande salle, mur ouest, et celui de la cuisine.

 Sans altérer la maison, Marthe procéda néanmoins à un certain nombre d'aménagements au cours des années, avant la première guerre.

La cuisine

        En rétablissant la salle à manger dans la salle principale (dite « maison », rappelons-le), et en supprimant le fourneau « moderne » placé par Grand-Mère Delphin dans la cheminée, elle rendit nécessaire l'agrandissement de la laiterie pour lui donner fonction de cuisine. Elle la doubla en longueur et en largeur. Elle fit construire (par Constant Baudu) les nouveaux murs en colombage, percés de deux fenêtres et d'une porte à l'Est pour un accès direct à la citerne. La toiture se trouvant à moindre pente, il fut nécessaire de l'effectuer en ardoises. Elle installa dans cette nouvelle cuisine un fourneau potager et un poêle-cœur, dont on ne se servit guère. Dans le prolongement de l'arche d'origine de l'évier, elle ajouta une seconde arche, tout à fait similaire.

Les chambres

 Dans la boutique (futur « Vieux Rouen »), elle fit supprimer l'escalier intérieur qui montait au grenier (escalier originaire du premier mur pignon qui s'était trouvé intégré dans la boutique), et peut-être percer la fenêtre. Elle transforma cette pièce en chambre.

 A l'écurie (future chambre « aux vaches »), elle fit percer une porte et une fenêtre au midi et transporter la mangeoire et le râtelier dans la vacherie désaffectée (l'actuel bûcher).

 Au four, on démolit la cheminée intérieure pour le transformer en chambre de domestiques et on supprima la motte pour en faire un hangar à automobiles (« charterie »).

 Au grenier, la petite soupente d'Alphonse est supprimée.

 A la grande porte, on enlève la claire-voie, usée, et on la remplace par une porte pleine, celle que l'on connaît aujourd'hui.
        Tous les travaux de menuiserie, à commencer par cette grande porte puis les premiers lambris des chambres du "Vieux Rouen" et des "Vaches", furent effectués par un entrepreneur du Neubourg, Laverdure92.

 Pour le confort intérieur, Marthe remplaça les anciennes lampes à huile par des lampes à pétrole à sa façon : n'aimant pas les lampes à pétrole 1900 courantes à gros réservoir de base, elle plaçait des toupies pour piano (petits réservoirs en verre coloré) sur des chandeliers. Mais elle ne put empêcher son mari de passer tous les meubles plus ou moins détériorés et de nombreuses boiseries, cadres de miroirs, portes, etc., au Ripolin vert deux tons, comme c'était alors la mode. Il en reste aujourd'hui de nombreux vestiges, çà et là, dans la maison.

Les fresques du Père Caron

        A ses amis Caron (frère et nièces de son ancienne institutrice de Rouen), financièrement démunis, Marthe prêtait la maison pour leurs vacances. En remerciement, le père Caron, qui était peintre sur porcelaine, décora, été après été, vers 1900-1910, toutes les pièces de la maison à la peinture à l'eau : dans la chambre ouest, il peignit des scènes et des paysages d'Extrême Orient (d'où son nom de « chambre aux Chinois ») ; dans la chambre contiguë, des scènes de chasse aux canards sauvages dans un marais ; dans la petite salle, des grues et autres oiseaux ; à la boutique, des perspectives urbaines moyenâgeuses (d'où son nom de « Vieux Rouen ») ; et à l'écurie, des scènes pastorales avec troupeaux (d'où son nom de « chambre aux vaches »). En outre, M. Caron avait offert à la famille Bizet deux panneaux de carreaux de céramique peints, l'un représentant un rémouleur du 18e siècle, qui fut encastré au-dessus de la cheminée de la maison, et l'autre représentant le Gros' Horloge de Rouen, qui fut placé au mur de la chambre ancienne « boutique ». Jusqu'à la mort de ses deux filles, on n'osa pas, pour ne pas les peiner, toucher aux fresques du père Caron, bien que Grany en fût tant écœurée à la fin de sa vie que, le matin, elle effaçait un canard avec son gant de toilette en prenant soin de lessiver dans un certain sens pour imiter des roseaux… Le problème de ces fresques envahissantes trouva sa solution brutale avec l'incendie de 1946 et les deux années d'inondation de la maison qui le suivirent.

 Des fresques du Père Caron, il demeure aujourd'hui, à titre de souvenir, la porte aux oiseaux du placard de la petite salle. Ses porcelaines peintes encastrées ont également été conservées, dans la grande salle comme au "Vieux Rouen". En restent aussi les dénominations des chambres, qui ont perduré au-delà de leurs décorations : « Vieux Rouen », « Vaches », « Chinois ».

La cour

 A l'extérieur, Marthe évita toute allée gravillonnée mais elle créa des plates-bandes de plantes vivaces sur tout le devant de la maison ainsi qu'au long du mur Est. Le potager était toujours en fonction et le resta jusqu'en vers 1930. Le vieux pommier qui faisait face à la maison jusqu’en 2005 avait été planté au moment de la naissance de ses enfants, vers 1895.

Le « Poulailler »

        Enfin, comme c'était d'usage à l'époque, on voulut trouver un nom pour la maison, qui s'accordât avec la modestie des lieux. Comme la pièce de Rostand, "Chanteclerc", était alors à la mode, on réfléchit autour de ce thème et on opta pour « Le Poulailler ». On découpa une enseigne en fer et le père Caron y peignit un coq. Cette enseigne est toujours conservée dans le grenier de Villez.

 De là vient que par la suite, on acquit pour la maison maints objets à l'effigie du coq, dessous de plats, pots, assiettes…

« Chapina »

 Enfin, il faut signaler que c'est à la fin de cette époque que « Chapina », le petit ours en bois d'origine suisse (Berne) suspendu à la poutre sud de la grande salle, entra dans la maison. Denise l'avait acheté vers 1912 à Paris. Son nom lui vient de l'habitude qu'avait M. Portet, un ami des Bizet, de prendre l'accent paysan et de dire « Cha, pis na ! » (« Ça, et puis na ! »).

L'incendie du Bazar de la charité

 Il faut évoquer dans la vie de Marthe avant-guerre l'incendie du Bazar de la Charité.

 Il s'agissait donc d'une très grande vente de charité -et d'une réunion extrêmement « sélect »- qui se tenait sur un terrain de la rue Jean Goujon, à Paris. Les comptoirs de vente avaient été disposés en long, sous une structure provisoire en bois. Tout au fond de cette halle étroite et longitudinale avait été installée une des premières salles de cinéma. C'est ce qui fut la cause de la catastrophe, les techniques du cinéma d'alors nécessitant la manipulation d'éther. L'éther s'enflamma.

 Marthe avait été emmenée au Bazar par Marguerite de Péronne, la Générale Treymuller et Manette de Condé. Elles furent dans les premières à percevoir les flammes. Elles se précipitèrent vers la sortie déjà encombrée. Marthe racontait avoir vu la barbe d'un commissaire brûler. Portées par la foule, elles se retrouvèrent dans les écuries d'un hôtel en face, où elles restèrent plusieurs heures en raison de l'encombrement de la rue, obstruée par la foule, les secours, les pompiers. Elle retrouva Gaston au café de la gare Saint-Lazare, sans avoir perdu la boîte de dattes qu'elle avait achetée au Bazar.  

 Elle avait été séparée d'une partie des personnes qui l'accompagnaient et elle ne savait si celles-ci étaient sauves. Gaston l'adjura de se calmer et la mit dans un train pour Bois-Colombes. Puis il enquêta aux adresses de ces amies, qui avaient toutes pu sortir indemnes du brasier.

 On remplit plusieurs fois la boîte de dattes avec du vrac acheté au marché de Bois-Colombes, mais qu’on disposait soigneusement. En effet, Denise n'aimait pas le "vrac" car l'on disait alors que « les arabes tassaient les dattes avec leurs pieds ».

La guerre de 14-18

 
        En 1912, Jean Bizet est envoyé pour deux ans au service militaire à Cherbourg. Son père, ne voulant pas qu'il souffre dans des chaussures de l'armée, lui fit faire des brodequins sur mesure par le cordonnier Maquet93, rue de Conches au Neubourg. Tous ses compagnons de régiment furent au courant de l'anecdote qui devint une plaisanterie répétitive et durable. Jean fut mortifié que l'armée ne lui rembourse ses belles chaussures qu'à vil prix.

 A son arrivée à Cherbourg, on l'affecta à la musique, non pas en raison de sa formation musicale, qui était nulle, mais en raison de son patronyme. Il y rencontra un autre garçon qui y avait été affecté pour la même raison : Max Hérold. Très vite, et sans doute à cause de leur manque de talent, ils furent reversés dans l'infanterie.

 Max Hérold, formé par de longues années d'internat au lycée, ne tombait pas dans les pièges de la vie collective. Ainsi, quand passa un officier demandant « Quels sont ceux qui savent nager ? », Max se garda bien de lever le doigt, au contraire de Jean. C'est ainsi que Jean fut assigné à la corvée de chiottes.

 Jean Bizet profita d'un retour de permission pour que les familles Bizet et Hérold se rencontrent, gare Saint-Lazare. Denise (appelée « Miquette » depuis son enfance) y apparut en coup de vent, sans prêter d'attention particulière au jeune homme.

Jean blessé à Charleroi

 Leur service militaire s'achevait quand éclata la guerre. Leur régiment de Cherbourg fut envoyé en Belgique, dont la neutralité venait d'être violée.

        En 1914, Marthe consigne simplement dans son Journal à la date du 31 juillet : « Assassinat de Jaurès ». Puis, le 1er août : « A 5h1/2, la mobilisation. Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie ». Enfin le 3 août : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la France. Passage des mobilisés. »

 Max et Jean prirent part à la bataille de Charleroi, qui se termina par une défaite pour la France et un éclat d'obus dans le cou de Jean Bizet.

 Max Hérold, incertain du sort de son ami qu'il n'avait pas revu après la retraite, ne prévint la famille de sa disparition  que quelques jours après la bataille (via Mme Gérardot). A Bois-Colombes, les Bizet étaient donc sans nouvelles quand on publia le communiqué « De la Somme aux Vosges », qui leur apprit que la France était déjà largement envahie dans toute sa partie nord. Ce communiqué provoqua la panique des Parisiens et, le jour même, on expédia Denise, la bonne et le chien à Villez. Gaston et Marthe les rejoignirent le lendemain. A la gare d'Evreux, ils croisèrent un ouvrier agricole belge, avec sa faux, saisi en plein travail par l'exode des Belges.

 Quelques jours après leur arrivée, le charpentier Laverdure vint leur annoncer la victoire de la Marne.

 Jean fut soigné en Belgique, dans un hôpital de Louvain, par les services de santé prussiens et par des dames volontaires belges. Il put donner de ses nouvelles et la liste de ses compagnons d'infortune à un armateur hollandais en relation avec les Levasseur, armateurs à Rouen. C'est par eux que les Bizet apprirent que Jean avait survécu.  

 La situation à Paris n'étant guère brillante, la famille resta tout l'hiver 1914 à Villez.
        Certains jours, depuis les cabinets d'aisance du bout du jardin, on entendait la canonnade d’Arras, alors qu'elle n'était pas perceptible à Paris. Ce phénomène acoustique donna lieu à de nombreux articles dans les journaux locaux et à des assauts de théories explicatives, que Marthe découpa et conserva94, selon l'habitude qui était sienne de dépouiller la presse et de recueillir et d'archiver quantités d'informations.

 A Villez, la bonne, comme c'était la mode, eut un filleul de guerre. Elle écrivait à ce garçon qu'ils étaient retirés à la campagne dans une maison qu'elle décrivait beaucoup plus luxueuse qu'en réalité, et en cachant ses véritables fonctions. Ce garçon, bien élevé mais sans famille, débarqua lors d'une permission à la halte de Villez-Sainte-Opportune et arriva chez M. et Mme Bizet, sans doute un peu surpris et désappointé par l'allure de la résidence. Quand il demanda à voir sa marraine, on appela donc la domestique. On raconte qu'il avait la mine déconfite et qu'on les garda tous deux à déjeuner à la « table de maître ».

 Il y avait aussi des convalescents au château du Champ de Bataille. Deux ou trois d'entre eux, en se promenant, attirés par l'enseigne « Le Poulailler », crurent y voir une guinguette et demandèrent à s'y rafraîchir. Marthe leur apporta une bouteille de cidre tout en entendant l'un disant : « Je crois qu'on gaffe ». Ils demandèrent ce qu'ils lui devaient. Marthe répondit qu'on ne faisait pas payer les braves soldats de l'armée française.

 Pendant ce long séjour forcé à Villez, Marthe et Denise s'employèrent à arracher les orties qui avaient envahi la cour, où de nombreux bâtiments avaient été démontés. C'est donc avec la guerre de 1914 que débute à Villez la longue guerre aux orties menée depuis sans relâche pour transformer petit à petit la cour de ferme en prairie. C'est aussi l'époque où Marthe s'occupa d'améliorer son jardin.

 Jean fut emmené au camp de prisonniers « Soltau ». Sa blessure suppurant, il fut envoyé en Suisse pour de nouveaux soins. Ses parents purent aller l'y voir ainsi que Denise. Elle gardait un mauvais souvenir du voyage -une nuit en gare de Pontarlier pleine de soldats. Puis Jean bénéficia d'un échange de prisonniers entre la France et l'Allemagne par l'intermédiaire de la Croix Rouge, à condition de ne pas resservir dans le service armé. Il termina donc la guerre au Ministère.

 Marthe et Gaston rentrèrent à Bois-Colombes en 1915 mais Gaston avait perdu sa situation. Il trouva un nouvel emploi chez un ancien camarade de lycée, Giraud, riche chiffonnier en gros à la Villette -qui gagna notamment de l'argent pendant la guerre. Le coût de la vie avait énormément augmenté mais non leur rente. Comme tous les rentiers, ils furent ruinés par la dévaluation que la guerre avait entraînée.

        Durant toute la guerre, Max Hérold et Denise Bizet correspondirent. Le 11 novembre 1918, Marthe note dans son Journal, avec une série exceptionnelle de huit points d’exclamation : « L’armistice !!!!!!!! »

Le mariage des enfants Bizet

Le mariage de Denise

 A sa démobilisation, Max Hérold fut engagé par sa sœur et son beau-frère (M. et Mme Gabriel) dans une petite entreprise de papeterie.

Il revoyait Jean Bizet et sa famille. Lui et son père furent conviés à un week-end à Villez. Grand-Père Hérold avait promis à Marthe de lui apporter une cafetière en étain anglais (Sheffield). Il s'en souvint au moment de partir mais, sa valise étant pleine, il passa une ficelle dans l'anse de la cafetière et se la mit en bandoulière. Max, retrouvant son père à la gare St-Lazare, jugea qu'il ne pouvait le présenter dans cet accoutrement et enferma la cafetière dans son sac de voyage.

 M. Hérold se souvint que, dans son enfance, il avait traversé cette région de Normandie, emmené en vacances à Trouville en chars à bancs (c'est-à-dire en autocar traîné par des chevaux) par M. Bas, pasteur protestant dirigeant sa pension. Les pensionnaires avaient couché à Sainte-Opportune, dans une mission protestante que le pasteur Bas avait fondée. Une promenade à Ste-Opportune-du-Bosc fut donc l'occupation du lendemain, mais M. Hérold ne reconnut pas les lieux. On s'informa et on découvrit qu'il s'agissait de la commune du Plessis Sainte-Opportune, dite Sainte-Opportune-les-Protestants. Nouvelle promenade pédestre le lendemain qui, cette fois, porta ses fruits : M. Hérold reconnut le gîte de nuit de son enfance.

 A la fin du bref séjour, au moment de partir, M. Hérold dit : « Je crois que Max m'a fait venir pour un mariage ».

        Le mariage de Denise Bizet et de Max Hérold eut lieu à Bois-Colombes le 1er mars 1921.

 Les Bizet venaient d'apprendre que Gaston était gravement atteint à la prostate.

Le mariage de Jean

        Jean, non encore marié, « volageait ». Entre autres prétendantes, une fille d'huissier, Simone Serpette (candidate des demoiselles Caron) et Simone Delamare, une fille rousse rencontrée à la "redoute", soirée dansante des Cours Caron. Marthe qui, imprégnée de littérature romantique, avait la phobie des huissiers, déclara : « Plutôt la rousse que la fille d'huissier ! ». Ce fut la rousse qui l'emporta. Jean se maria le 11 novembre 1922.

 Gaston mourut l'année suivante, le 26 août 1923, à Bois-Colombes, ayant vécu, à un jour près, trente-trois années avec Marthe. A la mort de son mari, il ne restait à Marthe (Grany) que sa maison de Bois-Colombes et celle de Villez. Elle loua Bois-Colombes (8000 F par an), prit une chambre à Asnières, puis une chambre contiguë à l'appartement de Max et Denise Hérold, au 25 boulevard Barbès à Paris. Enfin, très handicapée et déformée par l’arthrose, elle s'installa dans une pièce de l'appartement de sa fille, 2 rue Cretet, à Paris. Par une sorte d'accord tacite, les Hérold la logèrent et la nourrirent, moyennant quoi Grany aidait Denise aux soins du ménage et de l'éducation des enfants et les recevait à Villez pendant les congés scolaires, ce qui leur fournissait des vacances modestes mais hors de Paris pendant trois mois. Les Hérold en effet n'avaient pas les moyens de louer ou d'aller à l'hôtel pour les longues vacances d'été.

X. La famille Hérold

Avant-guerre

                                        Jacques Hérold était né le 30 mai 1924 à Paris 18e, avec le concours de la sage-femme de la famille Foliot, Madame Binard, de Louviers. Trois ans plus tard, la naissance de Michelle devant avoir lieu pendant l'été, Denise se rendit largement à l'avance chez l'accoucheuse de Louviers, où elle eut sa fille le 9 août 1927.  

 Max s'était séparé des Gabriel en mauvais termes et était entré dans la maison de bas de soie Cornuel. Plus tard, il devint associé d'un Suisse, M. Debetaz, qui importait des tricotages écossais en France. Par suite de contingentement, celui-ci transforma son activité en représentation des lainages du sud-ouest de la France, et Max devint leur agent à Paris.

Nouvelles réfections à Villez

 Quelques années après la naissance des enfants, l'élargissement de la ligne de chemin de fer à Bois-Colombes entraîna l'expropriation d'une partie du jardin de Marthe, et elle utilisa l'indemnité pour effectuer des réparations à Villez : couverture neuve de la maison, réfection de quatre des portes des pièces, remplacées par des portes coupées, la partie haute (dont le nom patoisant est "viquet") étant vitrée, réfection de quelques fenêtres et réfection en parpaings du mur du potager, de la pointe à la haie (en 1937). L'introduction du gaz butane date de cette époque.

 Marthe rétablit également l'escalier du grenier à l'Ouest de la maison (cet escalier avait été momentanément supprimé : on passait au grenier de la maison par le grenier de la citerne). Puis elle consentit à contrecœur à ce que, dans ce grenier redevenu accessible, on montât les deux bibliothèques qui se trouvaient dans la petite salle et une troisième au Vieux Rouen. S'y trouvaient notamment toute l'œuvre de Jules Verne illustrée et reliée et celle de Walter Scott, également illustrée et reliée, qui disparurent dans l'incendie de 1946. On ne monta pas « Le magasin pittoresque », qui échappa de la sorte à la destruction.

 Une ligne électrique passait le long de la route de Brionne, mais le maire de Villez, Désiré Leroy, craignait l'électricité et s'opposa toujours à ce que l'adduction se fasse, malgré les propositions de subventions de Marthe et des Hérold. L'eau, l'électricité et l'école n'arrivèrent à Villez qu'après la seconde guerre.

Convalescence de Michelle à Villez

        En 1932, Michelle, âgée de cinq ans, attrapa la tuberculose à une réunion de famille chez les Gabriel, réunissant notamment leur nièce Nénette Perrin, déjà en traitement, les Hérold et la jeune fille du Docteur Arène. Au cours ce cette réunion, deux fillettes furent contaminées, Michelle et Mlle Arène. Sur les conseils du pédiatre, qui préférait un séjour isolé au bon air à celui d'un sanatorium, Marthe et Michelle s'installèrent à Villez pour six mois, de Pâques à Octobre. Dans son Journal, Marthe consigne : « 14 mars. Maladie de Michelle. Je pars à Villez avec elle. Je vais faire la lice de la porte. » Jacques les rejoignit à partir de la Pentecôte, se rendant à l'école d'Epreville à bicyclette, et Denise en juillet.

 Chaque jour, la fille de la femme de ménage, Marie-Louise Mordret, qui était naine, faisait sept kilomètres à pied (aller et retour au Neubourg) pour ramener une côtelette d'agneau première, prescrite par la Faculté, pour le déjeuner de la petite Michelle.
        La distraction quotidienne de Michelle était fournie par les enfants de Villez, de retour de l'école d'Epreville. Ils annonçaient leur arrivée en chantant sur la route. On les faisait entrer dans la cour et, sous le pommier, Michelle donnait à chacun un bonbon, retiré d'un bocal avec une petite cuiller. Les enfants de Villez se vantant de leurs bonbons devant ceux d'Epreville, des écoliers d'Epreville faisaient souvent la route pour participer à la distribution95.        

 C'est à cette période que fut planté le rosier, originairement nain, qui se trouve dans la plate-bande longeant la maison au midi, tout contre l'escalier du grenier.

Etudes de Jacques et Michelle à Paris

        A Paris, Jacques suivit jusqu’à six ans un petit cours privé qui était inclus dans un des immeubles du Magasin Dufayel, et dirigé par Mme Bernigeaud. Il entra ensuite au lycée mixte Lamartine, de la 10e (CE1) à la 8e (CM1) et Michelle au jardin d’enfants du même lycée (les lycées comprenant alors des petites sections, mais payantes, la gratuité n’étant instituée qu’à partir de la 6e). Michelle fit toutes ses études à Lamartine, jusqu’à mathélème (« Vous êtes tellement ancienne ! », lui disait-on), alors que Jacques entra à dix ans au lycée Rollin (devenu lycée Jacques Decour. Ce dernier fut quelques mois son professeur d’allemand avant son arrestation).

Séjours d’été à Villez

        Pendant les vacances scolaires, les enfants séjournaient à Villez.

 Le ravitaillement y était difficile : l’épicier boulanger Nonché passait deux fois par semaine en camionnette, apportait les provisions, le sac de braises éteintes (pour alimenter le fourneau potager), le bidon de pétrole pour les lampes, le gros pain de quatre livres et des « régences » (petits pains) pour les tartines. Le boucher passait le samedi, pour la viande du dimanche.

 On faisait en outre une expédition au marché hebdomadaire du Neubourg avec la voiture à âne de Marie Berthelin. On en rapportait chaque semaine un nouveau morceau de morue salée, qui était entreposé dans le garde-manger de la citerne. Max Hérold prétendait que c’était le même morceau de morue qui puait de l’arrivée jusqu’au départ. Il fallait faire dessaler cette morue de la veille. Si bien que, parfois, on entendait Marthe, l’ayant oubliée, se relever la nuit en disant « Oh merde, la morue ! ».

 On buvait l’eau de la citerne. La marmite, toujours pleine d’eau chaude, représentait un luxe par rapport aux maisons du village qui n’avaient plus de foyer en fonction.

 Il faut noter que, durant l’été, Marthe, malgré son infirmité, accueillait beaucoup de monde à Villez : pour huit ou quinze jours, Tagot (surnom de Marguerite Foliot) et ses fils André et Georges, Mme Jacquoux, mère du parrain de Michelle, les demoiselles Caron. Pour des week-ends, venaient des amis des Hérold : les Berthaud, les Debetaz, les Lerbret, Franck, Boulefroid (qui réalisa les photos de Villez dont est tirée la carte postale de la cave)… Pour un simple déjeuner, étaient conviés les Portet, le mercredi, Marraine Levasseur et son petit-fils Pierre, sa nièce madame Roland, les Foy (qui possédaient un château et pour lesquels on sortait donc le « service de terre de pipe »), les Bourdon, cousins éloignés qui arrivaient à six. Lorsque les Bourdon venaient déjeuner, Max –coutumier des plaisanteries répétitives- passait la matinée à imiter par intermittence le bruit du vol des bourdons, bzzzzzz…, bzzzzzz, ce qui à la longue agaçait considérablement la famille. Aux goûters venaient les Lefrançois, locataires du presbytère, les cousins Berthelin, les Lamaix, instituteurs d’Epreville.

 Une fillette aidait à la vaisselle et aux diverses tâches domestiques, Simone Mordret (la sœur de Marie-Louise), qui passait les trois mois d’été à Villez et dormait au four. Trait caractéristique de Marthe, celle-ci lui disait : « Ma petite Simone, quand vous aurez fini votre vaisselle, on fera une petite dictée. » Simone eut son certificat d’études. Bien des années plus tard, elle se présenta à Villez et se fit reconnaître : elle était devenue employée, ou cadre, dans une entreprise et dit que les leçons de Marthe l’avaient beaucoup aidée.

 Après la mort de Grand-Père Hérold (Henri) en 1932, le mobilier de pitchepin en provenance de la maison de Saint-Cloud, fort à la mode à la belle époque pour la campagne et les bains de mer, vint remplacer à Villez l’hétéroclite mobilier passé au ripolin vert. Ces meubles en pitchepin sont toujours dans la maison aujourd’hui (chambre ouest et chambre aux vaches, lits, armoire). Ce fut aussi l’arrivée de la première tondeuse à gazon manuelle (on coupait auparavant à la faux , et l’herbe était généralement haute). Cette période fut la plus brillante pour le jardin grâce aux soins quotidiens de Denise (Grand-Miche).

 Notons encore pour cette époque les promenades cyclistes de Max et de Jacques qui les emmenaient à Beaumesnil, Bernay, Broglie, Orbec, Caudebec en Caux, Saint-Wandrille, Jumièges, Les Andelys, Pont-de-l’Arche, Gaillon, atteignant jusqu’à 110 km dans la journée, avec parfois complément en chemin de fer.

 De cette période date l’acquisition de la remorque à bicyclette, qui permettait de rapporter du Neubourg bombonnes de gaz butane et bombonnes d’eau de source.

 Les menaces de guerre et la crainte des bombardements urbains entraînèrent la décision que, dans le cas où la guerre éclaterait, Villez serait le refuge.

La seconde guerre

L’hiver 1939-1940 à Villez

En septembre 1939, au moment de la déclaration de guerre, la famille était éparpillée : Marthe et Denise étaient à Villez, Jacques était en vacances studieuses en Irlande et Michelle à Saint-Gildas-de-Ruys, chez des amis. Max travaillait à Paris.

Toujours sobre, Marthe inscrit dans son Journal en juillet 1939 : « La guerre. Evelyne et François sont rentrés, pas Jacques, à Dublin chez les cousins Barry. Michelle à St-Gildas chez les Liébaut. » Mais elle ajoute ensuite : « Angoisse ! Retour de Michelle. Enfin ! Retour de Jacques. Nous passons l’hiver à Villez. Très froid. Les arbres en glace. »

Le regroupement s’effectua en effet à Villez en octobre, sauf Max toujours retenu à Paris pour ses affaires. On fit procéder à des livraisons de bois et de charbon en prévision de l’hiver, installer un poêle microscopique dans la chambre aux Chinois. Le chauffage de la chambre aux vaches n’était assuré que par une flambée d’alcool dans le seau hygiénique au moment des toilettes.

Denise reprend la bicyclette afin de pouvoir se rendre au Neubourg. Michelle est inscrite comme pensionnaire au « Couvent de Beaumont » et Jacques, externe au lycée d’Evreux, prend pension chez Mlle Du Sel des Monts. Les enfants ont alors 12 et 15 ans. La famille se retrouve au complet les week-ends à Villez, mais Max ne peut pas toujours être présent.

Le premier hiver de la guerre, comme on le sait, est très rigoureux : la température tombe largement en-dessous de zéro et, le matin, les feux sont éteints et les gants de toilette sont gelés dans les cuvettes. Les chutes de neige sont abondantes (construction d’un énorme bonhomme de neige). Une nuit, le vent du sud poussa la neige sous la porte de la chambre de Marthe (près de la salle) et vint voltiger dans la chambre.

En mai 1940, suite à l’invasion de la Belgique, les réfugiés belges et du nord de la France déferlent vers le Sud. Les riches passent en voiture, mais les cultivateurs avancent en chariots, s’arrêtant un ou deux jours pour faire souffler leur chevaux et faire une lessive. On en coucha plusieurs fois à Villez. L’ambiance était alors telle, dans la crainte que les Allemands n’arrivent et avec l’insécurité sur les routes, qu’on ne renvoya pas Michelle et Jacques dans leurs établissements scolaires. A Paris, Max ne voyait pas cela et subissait au contraire le bourrage de crâne des journaux et de la radio, admettant qu’on avait reculé mais qu’il ne s’agissait que d’un recul stratégique devant nous amener à la victoire.

Max, venu un week-end de juin, et entendant la canonnade lointaine, se rendit à Vétigny pour organiser le repli avec Manuel Berthelin. L’annonce par la radio de la traversée de la Seine par les Allemands à Vernon fut le signal du départ.

L’exode

        Le convoi familial élargi partit de Vétigny de nuit, à une heure du matin, Dans l’automobile 1 prirent place Manuel, Geneviève et Françoise Berthelin, Denise et Michelle Hérold ; dans l’automobile 2, Jacques Berthelin, Marthe Bizet, « Couselle » (cousine Angèle Lecœur) et Yvonne Macquet (une amie de Denise à Villez). Max Hérold, Jacques Hérold et Macquet suivaient à bicyclette. Accompagnant le convoi, deux gribanes attelées chacune de trois chevaux, un banneau attelé de deux chevaux et une carriole à âne étaient chargés de vêtements, de linge de maison, d’objets précieux, de provisions, de sacs d’avoine, de bidons d’essence, de bicyclettes, et conduites par le personnel de la ferme constitué de réfugiés espagnols et yougoslaves. Venaient ensuite les attelages des voisins, parfois constitués de femmes seules préférant suivre le convoi des Berthelin-Hérold, qui était nanti d’hommes compétents.

 Les montées et les descentes offraient des difficultés : il fallait renforcer les chevaux ou bien caler les roues. On ne savait pas au juste où on allait : on allait vers le Sud , hors de portée des Allemands. On espérait qu’un repli ennemi permettrait de revenir.

Les étapes

 Les chevaux de labour n’étant pas habitués à la marche sur route, ils ne pouvaient couvrir que trente kilomètres par jour, et lentement. Les automobiles s’alignaient sur ce rythme.

 La première étape se fait à La Neuve-Lyre, où l’on reste une journée et une nuit, la seconde à la Ferté-Frênel. Max entreprend un raid cycliste infructueux pour se renseigner sur les trains rapides en direction du Sud. On mangeait de la charcuterie, du pain, des œufs durs (les ouvriers avaient droit à deux œufs durs le matin et les enfants un, ce qui contrariait Michelle qui en aurait bien mangé plus). La troisième étape a lieu aux Authieux-du-Puits, dans une fermette. On achète à la fermière un biquet que les Espagnols tuent et dépouillent et qu’on mange rôti (Michelle le trouve dur). On y passe deux jours et on repart en soirée. Les routes sont encombrées de gens à pied, poussant des brouettes. De nuit, on traverse Sées, déserté, puis la forêt d’Ecouvres, dépassés par des véhicules militaires français, et on arrive au petit jour à proximité de Carrouges. Pendant les bombardements, les Espagnols –forts de leur expérience de la guerre d’Espagne- couchent les enfants dans les fossés et leur glissent un petit bout de bois entre les dents pour éviter le déchirement du tympan.

 Cousin Manuel, probablement informé de l’avance rapide des Allemands, décide la séparation : les femmes et les enfants s’entasseront dans la voiture n°1 conduite par Jacques Berthelin, sous la direction de Max, avec mission de traverser la Loire avant la nuit et d’acheminer son monde à Brive, chez l’oncle Commandant Léon Lecœur. Manuel doit rester à Carrouges, avec Marthe, Couselle et le reste du convoi. Les Espagnols disparaissent dans la nature, les Yougoslaves restent. Le groupe resté à Carrouges fut en effet dépassé par les Allemands dans la matinée.

        La voiture n°1 fonçe vers l’Ouest jusqu’à Bagnoles puis file au Sud, par Mayenne, jusqu’à Laval où l’on s’arrête pour déjeuner au restaurant (les provisions étant restées à Carrouges). L’après-midi, par Château-Gonthier, on gagne Angers où, après un arrêt pour l’essence, on repart au moment du bombardement allemand (on voyait les gens couchés dans les ruisseaux) vers les ponts de Cé où on ne pouvait pas franchir la Loire. On remonte la Loire jusqu’à Saint-Mathurin où on la traverse sur un pont suspendu étroit où ne passait qu’une voiture à la fois. On s’arrête aux environs de Brissac pour passer la nuit au pied d’une meule. Le lendemain, fortement détournés par la police routière, on passe à proximité de Saint-Jean-d’Angely pour atterrir au soir à Lespreville, chez des vignerons aimables qui offrent lits aux femmes et filles et dîner pour tous. Les hommes et les garçons couchent à l’écurie. Le lendemain, avec beaucoup de difficultés car, à chaque bourgade, les gendarmes tentaient d’arrêter l’exode, on parvient à gagner Brive-la-Gaillarde.

 En dépit des peurs ponctuelles ressenties lors des bombardements, les enfants vivent l’exode comme une aventure excitante, mouvementée, voire même « très amusante », selon les mots de Michelle. Denise est calme, pragmatique, attachant le poignet de Michelle au sien pendant la nuit.

 Le Commandant Lecœur, déjà très âgé et cassé en deux, sa femme, la cousine Marie, paralysée d’un côté, leur fils aîné Georges, sa femme Anna, leur fils André, préparant son baccalauréat, leur fille Jeannette et leur nièce Jeannine, déposée quelques jours avant par ses parents divorcés, accueillirent ces sept nouveaux réfugiés chaleureusement, surtout lorsque la cousine Marie réalisa qu’il s’agissait des enfants et petits-enfants de Marthe, la cousine de Villez, « chez qui tout est accroché au plafond », et qu’elle n’avait pas vue depuis trente ou quarante ans. On resta à Brive jusqu’à la fin juillet – début août, jusqu’à ce que, l’armistice étant signé, s’organise le retour des réfugiés. Pendant ce séjour, on reçut un courrier de Marthe informant qu’ils étaient rentrés à Vétigny, que Manuel Berthelin préparait sa moisson et qu’elle s’efforçait avec Couselle de tenir la maison.

        Début août, il fut possible aux Parisiens de regagner la capitale par chemin de fer. On profita de l’occasion et les quatre Hérold remontèrent vers Paris occupé. Partis vers midi de Brive, ils n’arrivèrent dans la capitale qu’à quatre heures du matin. Denise voyageait séparée de Max dans un compartiment surchauffé avec Jacques et Michelle. Passant une ligne de démarcation, alors que les Allemands montaient pour contrôler les voyageurs, elle leur ordonna calmement, le dos bien droit et les mains sur les genoux : «Les enfants, plus un signe ! ». Ils passèrent le contrôle tous les trois raides comme des piquets et sans faire un geste. Petite anecdote pour signaler là le cachet bien particulier de Grand-Miche, droite, digne, pleine de sang-froid. D’ailleurs, à l’arrivée à Paris, la femme qui voyageait dans le même compartiment –et qui avait ôté son corset- s’exclama en la regardant : « Oh ! Elle n’a pas bougé du voyage ! ».

        Dans son Journal, Marthe a glissé six pages agrafées, écrites au crayon, qui forment son journal de l’exode, dans lequel elle perd de sa placidité : « Nous sommes arrivés ici sans incidents graves à 8h du matin. Nous sommes dans un grand pré, avec une mare, on s’est arrangés, maintenant tout le monde dort. Villez était évacué lundi. […] Samedi 15 […] les nouvelles, navrantes ! , nous arrivent par les évacués, on revient de la distribution de pain, l’essence baisse dans les réservoirs. […] Lundi 17 juin […] les domestiques […] sont prêts à nous lâcher. 3h c’est fini… Les Allemands défilent sur la route […] Mercredi 19 […] Trajet lent à cause des convois. Manuel m’assure que le groupe Hérold-Berthelin est maintenant à Brive –pourvu qu’il n’y ait pas eu de complications, ce manque de nouvelles est atroce. Jeudi 20 juin […] espérons être demain à Vétigny, comment allons-nous le retrouver, et Villez ? […] Dimanche 23 juin – Où sont les enfants ? Comment va Miq. ? Lundi 24 juin – Villez a été occupé et pillé…  Lundi 1er juillet – 15 jours que nous nous sommes séparés, où sont-ils et comment vont-ils ? Manuel et moi sommes dans l’angoisse, pourquoi nous être séparés ! Toutes les maisons occupées sont respectées. Il n’en est pas de même des autos sur les routes et de leur contenu. C’est atroce. Mon courage faiblit. Mercredi 10 juillet – Jean est allé à Villez. On a pénétré par le mur Dumonchel, enfoncé les portes, vidé les meubles, malgré tout, il reste, jusqu’à présent, le principal. 19 juillet – Enfin des nouvelles ! 1 carte du 9 et 2 lettres des 12 et 13 juillet. Ils sont arrivés à Brive le 19 juin par Laval, Angers, la Charente. Accueil parfait, ils envisagent le retour par chemin de fer ?? 15 août – Je rentre à Villez. »

 A Paris, les Hérold trouvèrent l’appartement de la rue Cretet intact. Ils en repartirent rapidement par chemin de fer pour le Neubourg, car la halte de Villez était supprimée. Quelques jours après les Berthelin touchèrent une ration d’essence suffisante pour rentrer à Vétigny où ils trouvèrent la maison en partie occupée par des aviateurs allemands. La tante Geneviève osait à peine y pénétrer. Marthe apparut sur le perron avec sa canne et lui fit signe d’entrer. Aux Allemands qui se trouvaient dans l’antichambre elle dit à forte voix : « Voilà la maîtresse ! ».

 A Villez, la maison avait été occupée par des réfugiés, des Allemands, mais le gros du mobilier et des bibelots subsistait. On s’était servi de la bassine à confiture comme tub de toilette et les lits étaient couverts de plusieurs épaisseurs de draps, chacun ayant remis un drap propre sur les draps sales des prédécesseurs. Il y avait de la vaisselle sale partout, il fallut plusieurs jours pour tout laver. Tous les bibelots modernes avaient disparu, dont les cadeaux de la première communion de Michelle. Les objets anciens n’avaient en revanche tenté personne…  Quand on put enfin accueillir Marthe, les Berthelin la ramenèrent depuis Vétigny dans la voiture à âne.

 Dans une ambiance différente, le rythme habituel de la vie reprit malgré tout, avec ses hivers parisiens et ses étés villeziens, l’année ponctuée de courts voyages plus fréquents à Villez pour rapporter du ravitaillement. A Paris, rue Cretet, on avait froid. On mangeait à sa faim, mais mal. Tout était mauvais. Les légumes étaient abîmés, le pain gris, les crêpes au sarrasin (sans ticket). La viande -une fois par semaine- pleine de tires, ne pouvait être consommée que hachée ; le quart de lait distribué par jour était écrémé et semblait imbuvable, les fromages étaient plâtreux, secs, le sucre était remplacé par de la saccharine. Denise confectionnait des gâteaux à la pomme de terre qui semblaient en revanche très bons, du faux pâté de foie dit « pâté de nègre », qui semblait également bon, fait à base de biscotte écrasée et d’oignon, et la « flognarde », un faux soufflé à base d’œufs et de farine.  Pendant cinq ans, les Français ne parlèrent pas d’autre chose que de ce sujet obsessionnel de « la bouffe », et les Hérold tout comme les autres. Une caricature de l’époque montrait un personnage célèbre disant : « La soirée chez les Untel a été très intellectuelle. Pendant cinq minutes, on n’a pas parlé de bouffe ! ».

 En compensation, on bénéficia à Villez de l’aide généreuse de la famille, des voisins et des commerçants du Neubourg qui facilitèrent l’approvisionnement à la famille Hérold. On glanait les grains de blé dans les champs moissonnés et Denise en faisait une sorte de délicieux porridge. Pendant trois mois, la famille se « bourrait » à Villez et préparait ses réserves. Par crainte des réquisitions de cuivres ordonnées par les Allemands, Jacques enterra ceux de la maison sous le tas de fumier. On les récupéra après la Libération, ayant besoin d’un puissant nettoyage.

        En octobre 1941, Jacques, recalé au bac (1ère partie), redouble au lycée Rolin et, parmi ses nouveaux camarades de terminale, il en trouve un qui, par extraordinaire, est non passionné de foot et s’intéresse à d’autres choses. Les deux jeunes gens se lient d’amitié et, en juillet 1942, Philippe Audoin vient passer des vacances à Villez et découvre une chaumière.

 En juin 1942, nouvel échec de Jacques au bac. Sur les indications des demoiselles Caron, il est inscrit au cours de vacances de leur ancien collègue Armand Delvigne, à Paris. Grand-Miche explique à M. Delvigne que la faiblesse atavique en orthographe a dû être une des causes de l’échec, ce qui ne convainc pas M. Delvigne. Son propre fils, également recalé, travaillait avec Jacques. Cinquante ans plus tard, Jacques découvrit que Mme Delvigne, la mère de son infructueux condisciple, était une descendante des Loisel, les cousins qui avaient vendu la maison de Villez à Boniface Prévost. Le fameux atavisme était peut-être en effet à partager… Jacques repasse le bac en septembre 42 et l’obtient. L’année suivante, toujours préparé par M. Delvigne, il passe le bac philo.

 A l’été 1944, le séjour d’été à Villez est rendu impossible pour cause de débarquement et d’invasion. Début juin, on sut que la maison avait été cambriolée (linge et literie). Puis, plus de nouvelles. Dix jours après la Libération de Paris, Max et Jacques y partent en vélo -aucun moyen de s’y rendre autrement- sans savoir qui ils vont croiser, Allemands, Américains, Anglais ? Sur cent kilomètres jusqu’à Pacy-sur-Eure, ils ne rencontrent aucun soldat. Ils font étape à Blondemarre chez les Bourdon, dont la moitié des bâtiments de ferme sont brûlés. La maison de Villez est miraculeusement intacte.

 A peine deux ans plus tard, en 1946, le jour de la mi-carême, un coup de téléphone d’une villezienne, Violette Beaucousin, informe la famille Hérold que la maison a brûlé, sans plus de détails.

L’incendie de 1946

        On sut plus tard qu’un enfant de la ferme contiguë avait voulut s’amuser à faire brûler de la paille près de la grange, toute proche de la maison. Il fut débordé par le feu qui embrasa la grange. L’enfant responsable de l’incendie était un jeune garçon, Alépée, fils d’ouvrier agricole, dont le père était décédé et dont la mère avait épousé depuis peu de temps un agriculteur belge, Devlies.

        Un vent soufflant de l’Est communiqua le feu aux toitures de la cave et de la maison. Les habitants de Villez, alertés par le cri « Au feu ! », accoururent, rejoints plus tard par les pompiers de Rouge-Perriers et du Neubourg. Ils ne purent guère intervenir que lorsque les toitures furent consumées. Le sinistre donna lieu à un petit article dans Le Courrier du Plateau du Neubourg du 3 avril 1946, conservé par Marthe dans son Journal : « Mercredi, à 14h15, la sirène d’incendie du Neubourg alertait les pompiers que le feu venait de se déclarer à la ferme Devlies Maurice, agriculteur à Villez. Cet incendie occasionné par deux enfants de 6 ans qui, en l’absence de leurs parents, jouant avec des allumettes, avaient mis le feu à une botte de paille dans l’herbage à proximité des bâtiments. Trois corps de bâtiments s’enflammèrent successivement. Un bâtiment à usage de grange et rempli de paille, complètement détruit […]. Une maison d’habitation, couverte en chaume, appartenant à Mme Bizet-Petel, à Paris, sinistrée partiellement (dont le meuble fut sauvé). Un bâtiment à usage de cave et remise (sinistrés partiellement). »

 Les sols de terre battue des greniers ayant protégé les rez-de-chaussée, les pompiers s’employèrent à vider les pièces de leur mobilier et bibelots afin de les protéger des intempéries et déprédations. Le tout fut entreposé au four, chez les Macquet, chez les Roussel (gardiens des clefs), et chez Roger Bizet, maire. La grande armoire de Marie Anne ne put évidemment sortir. Il fallut attendre son démontage par un menuisier.

        Max et Jacques partirent dès le lendemain matin pour se rendre compte du désastre. Le potuis entr’ouvert, Max, apercevant la maison découverte, encore fumante, se retourna en criant : « C’est affreux ! ». Rassemblant son courage, on pénétra dans la cour et, escaladant les poutres de charpente calcinées tombées au sol, on pénétra dans la maison. Le gros œuvre des pièces apparaissait à peu près intact, mais tout était vidé de son mobilier. Cependant, on finit par découvrir dans le contre-jour de la salle, le Chapina, échappé du déménagement, et qui semblait attendre.

        L’accident posa une grave alternative. Reconstruirait-on ? Ou abandonnerait-on ?

        Les plus hardis en construction, influencés par la reconstruction générale qui suivait la guerre, préconisaient la démolition des vestiges et une reconstruction moderne, avec confort. Question subsidiaire : où ? A Villez ou dans un site plus pittoresque, dans la vallée de la Risle, dans la vallée du Bec ?

 D’autres, plus modérés, estimaient la maison récupérable : il s’agissait de refaire la charpente de la toiture et la couverture. Bien des maisons avaient été incendiées et réparées de la sorte, telle la chaumière Feugère-Macquet à Villez.

 D’un côté une reconstruction totale faisait disparaître tous les souvenirs et l’on perdait la maison des ancêtres. Mais une restauration serait certainement plus coûteuse, et difficile, car étant donné l’état de ruine de la France, toutes les priorités étaient données aux sinistrés de guerre.

 Une action en responsabilité mettait en cause le fermier Devlies pour une faute commise par un enfant qui n’était pas le sien et qui incomberait en définitive à la veuve Alépée, dont la situation était très modeste. Max et Denise répugnèrent à ce procès, assez inhumain. La compagnie d’assurance n’entreprendrait pas de procès non plus car elle était aussi l’assureur de Devlies. Ce qu’elle gagnerait au nom de Mme Bizet, elle était obligée de le débourser comme assureur de Devlies. Enfin, Max et Denise Hérold n’ayant au cours des quatre années d’occupation perdu aucun de leurs proches et n’ayant subi aucun sinistre grave de guerre,   considérèrent qu’ils s’en tiraient à bon compte et que c’était, d’une certaine manière, la part à payer aux malheurs du temps.

 L’assurance de Marthe étant faible, l’indemnité serait minime et il lui serait impossible de reconstruire ou de restaurer. Son fils Jean Bizet, pressenti pour participer aux dépenses, fit savoir qu’il se désintéressait de Villez. Chez les Hérold, les questions sentimentales prévalant, la décision de restauration fut finalement prise au détriment de l’idée d’une reconstruction. Mais Max, qui allait assumer l’essentiel des frais, ne voulait pas que Jean Bizet en profitât. Accord fut pris pour que Marthe anticipe l’exécution de son testament et fit donation par préciput de tout ce qui subsistait immobilièrement à Villez à sa fille Denise.

 Max décida de confier la direction de la restauration à un architecte du Neubourg, Delaunay. Ce fut une erreur car, occupé à la reconstruction, il se désintéressa du sort de la chaumière et ne fit rien. Et, pratiquement, Max et Denise traitèrent directement avec les entrepreneurs. Maurice Quénel, de Rouge-Perriers, s’occupa de la charpente. Il était d’âge mûr et compétent mais son intervention fut très longue. Il restaura en bon style les parties de façade abîmées mais il fit une charpente de toiture moderne. Voranger, de Vitot, prit en charge la couverture. Spécialiste des toits en chaume dans la deuxième moitié de sa vie, il n’était cependant pas d’une compétence extraordinaire. Il ne savait pas faire les joues verticales des lucarnes et demanda que celles-ci fussent faites en arc de cercle. On ne trouva assez de paille que pour la façade et on fut obligé de couvrir tout l’arrière en fibro-ciment. Cela créa des difficultés pour monter le faîtage en argile. Plus tard, à l’occasion des réfections de couverture, on supprima petit à petit le fibro-ciment et on s’en débarrassa tout à fait lors de l’aménagement  de la salle de bains en 1994.

 Jacques, devenu licencié en droit et ayant commencé son stage de clerc de notaire, passait ses congés payés à Villez, prenant pension chez les Macquet. Il faisait face aux tâches les plus urgentes : rassemblement des bois calcinés sous la charterie, récupération des briques anciennes, et autres sauvetages et corvées. A l’été 1948, le gros œuvre était suffisamment avancé pour envisager des finitions et des menus travaux. Les Hérold décidèrent de passer la durée des congés de Jacques à l’hôtel Lacroix, route du Mans, au Neubourg, afin de pouvoir s’activer durant les journées à Villez, Jacques continuant à coucher chez les Macquet. Nombreux charrois de décombres (à la brouette) vers la fosse Turlurette (route d’Epreville), et essai de la cheminée reconstruite : horreur, elle fumait abominablement ! Le mitron posé à son sommet, suivant la pratique moderne, empêchait le dégagement de la fumée. Max le fit ôter : il plut à nouveau dans la cheminée, mais elle tirait ! (Rien n’a changé depuis et il pleut toujours dans la cheminée…). L’écoulement de l’évier ne se faisait plus. A l’aide d’un tuyau de plomb, Jacques fabriqua une sorte de gargouille, qui fonctionna.

 Janvier 1949 : le cercueil de Grany passe devant sa maison de nouveau habitable.

        A l’été 1949, les Hérold vinrent installer un campement dans la maison et réintégrer le mobilier et les bibelots, grâce à la charrette de maraîcher achetée neuve à Paris et transportée jusqu’au Neubourg par chemin de fer. Cet été-là, la bauge du sol du grenier fut réparée et l’eau argileuse s’écoulait sur les lits de fortune, tachant irrémédiablement les plafonds de la chambre aux Chinois et de la chambre aux vaches (qui ne furent repeints par Frédérique que cinquante ans plus tard, en 1999). En fin de séjour, Michelle et Philippe Audoin arrivèrent de Jullouville et participèrent à la remise en route de l’habitation. Leur mariage allait suivre en juillet 1950.

        Max et Denise s’installèrent dans LA chambre (chambre aux canards), avec le mobilier de pitchepin de Saint-Cloud. Le mobilier de chêne de la chambre de Grany fut réinstallé aux Chinois et le mobilier de chambre d’enfant en pitchepin fut transporté aux Vaches. L’intérieur de la cave étant assez délabré, Max transporta l’atelier au four.

 Il reste de cet incendie des traces nettes sur certaines poutres de la maison. Celle au-dessus de la porte de la salle était alors décorée de fers à chevaux. On voit parfaitement l’ancienne trace de ces fers sur la poutre calcinée.

        A l’été 1950, la maison et la cour avaient repris un aspect acceptable et furent présentés à Anne-Marie Lepany, comme charge à prendre ou à laisser si elle souhaitait garder Jacques. Elle prit, et leur mariage eut lieu en avril 1951.

XI. Les aménagements récents à Villez

                                        Max prit sa retraite à ce moment-là et ses séjours avec Denise à Villez furent plus longs. Denise et Max allaient avoir cinq petits enfants pendant leurs étés à Villez : du côté de Jacques, Marc et Christophe Hérold, du côté de Michelle, Stéphane, Joëlle et Frédérique Audoin.

        Pour les rendre plus faciles, Max fit installer sur l’évier une pompe amenant l’eau de la citerne. Il fit l’achat d’une automobile, une Dina Panhard noire.

 Après son veuvage en 1958, Grand-Miche fit restaurer le plafond de la cave, transformer le four en chambre (en démolissant le cuvier servant à chauffer l’eau de lessive), et installer l’eau potable au bec de cygne, dans le pré (vers 1970). La disparition de la dernière épicerie du village, où l’on se ravitaillait en bombonnes d’eau de table,  rendait cette adduction indispensable. Enfin, elle fit installer l’électricité dans la salle et la cuisine. Un des obstacles majeurs à cette amélioration était l’installation d’un poteau de ciment intermédiaire dans la cour de Villez. On choisit finalement de le « dissimuler » dans le potager. Ce fut la fin des parties de Mah-Jong à la lueur des deux lampes à pétrole. Dans les autres pièces, on continua à lire à la bougie. L’installation de l’électricité dans les chambres ne suivit que dans les années 1980.

 En 1994, on prolongea la cuisine vers l’Ouest pour aménager des toilettes, une salle de douche, et installer des machines à laver. Afin de rendre cet aménagement aussi discret que possible, on réutilisa pour partie des bois anciens. On perça le mur ouest de la cuisine pour y amener l’eau potable, chaude et froide, depuis cette nouvelle salle d’eau. Dans la foulée, on remplaça les vestiges de l’ancien fibro-ciment de la toiture arrière de la cuisine par du roseau et de l’ardoise.

Les cambriolages

        En contrepartie des améliorations, la maison fut victime de plusieurs cambriolages. La première tentative, mineure, eut lieu au débarquement. La seconde vit disparaître les cuivres, mais qui furent retrouvés dans une meule de foin des Roger-Bizet par un de leurs domestiques.

        La troisième effraction, en 1984, eut des conséquences beaucoup plus lourdes : furent perdus la majeure partie des collections de faïences anciennes et révolutionnaires, les portes des buffets de la salle et de la cuisine, de l’armoire de la deuxième chambre ouest, les portraits de famille, les meubles volants (la malle de Rouen, le verrier), les meubles de toilette anciens aux cuves décorées, le mouvement de la grande horloge de la salle, la grande broche à rôtir, etc. Michelle passa des week-ends à sillonner les Puces de Paris et récupéra, grâce à sa ténacité, les portraits d’Albert Petel enfant et de Grand-Mère Delphin, ainsi que la malle de Rouen.

Villez II

        Avec l’attachement des familles Hérold-Audoin à la maison de Villez, celle-ci devenait trop exiguë face à l’accroissement de la famille (du côté de Marc Hérold, Marine, de Christophe Hérold, Sophie et Laure, de Stéphane Audoin, Raphaël, Ambroise et Eloi, de Frédérique Audoin, Baptiste). On réfléchissait à des agrandissements possibles. Le choix s’était porté sur la bergerie de la ferme Vandoosler, au nord-est, mais celui-ci ne consentit pas à la vendre. Le problème restait donc entier.

 On apprit que l’herbage dit « cour d’en face », de l’autre côté de la rue, et qui avait autrefois appartenu à Boniface Prévost, allait être loti de sept pavillons modernes avec voierie, pilônes et réverbères. Face à la menace, on eut l’idée de briser net l’urbanisation de Villez et d’acheter le terrain. Pour bénéficier d’une fiscalité réduite, il était nécessaire d’y construire. Ainsi naquit le projet d’édifier une nouvelle masure sur cet herbage.

 Au lieu de construire un pastiche, on pencha vers l’idée ancienne d’acheter une masure à démonter pour la reconstruire dans le nouveau pré. Les Roussel Guillard possédaient l’ancienne masure de la famille La Croix, inhabitée depuis longtemps, n’ayant pas subi de transformations, et qui avait été constamment abritée d’une toiture de chaume puis de tôle ondulée. La possibilité du transfert, concrétisée par un permis de construire imposant quelques aménagements (notamment le confort moderne) fut accordée et on acquit le bâtiment. Le projet comportait l’agrandissement de la quatrième pièce et l’adjonction, à l’arrière, d’un bâtiment perpendiculaire comprenant cuisine, toilettes, salle d’eau et charterie. Les plans en avaient été conçus par Marc Hérold, devenu architecte.

 Les travaux de charpente furent malheureusement confiés à Moutardier à Rouge-Perriers, mauvais maître d’œuvre, et la maçonnerie à Juin, du Tronc. Ce dernier se plia aux exigences conservatrices de la famille pour mener cette restauration, et il suivit même un stage de manipulation de bauge pour cette occasion. Ce fut de sorte son premier chantier de restauration, dont il fit ensuite sa spécialité, fort utile durant la période de crise qui suivit. La couverture en roseaux fut confiée à Séry, de Thibouville. Le chantier prit fin, la maison fut bénie et la crémaillère fut pendue le 30 septembre 1990. Villez II permit une large installation pour Jacques Hérold et sa famille, Michelle restant à Villez I.

 A Villez I, entre les années 1990 et 2005, les tempêtes (dont la tempête « historique » de Noël 2000 qui abattit, entre autres, le clocher d’Epreville et le grand if du cimetière de Villez, vieux de huit siècles), ajoutées aux pluies, au poids du lierre, eurent raison d’une grande partie des murs de terre séculaires qui entourent le pré. Année après année, de grands pans de ces murs s’écroulèrent. Ils furent reconstruits en terre selon la méthode ancienne apprise par le maçon P. Juin, et recouverts de toits de bois. Quand s’écroula le mur en parpaings du potager (avec les poiriers qui y étaient accrochés), on choisit également de rebâtir en terre (2006). Le mur nord-sud entre la maison et la cave, le plus récemment écroulé, reçut en 2006 un toit de chaume presque à l’ancienne. Les bas de mur très abîmés des chambres est et ouest furent repris, consolidés et recouverts d’un nouvel enduit (2001).

 En 2001, Michelle et Jacques obtinrent du maire de Villez qu’on replante un nouvel if au cimetière.

 La suite aux suivants…

1 E. van Houts, Millénaire de l’abbaye de Fécamp, Colloque des 15-16 juin 2001.

2 voir A. Plaisse, La Baronnie du Neubourg, P.U.F., Paris, 1961.

3 "A cette époque, à laquelle tout charroi se faisait, dans nos régions de plateaux, à l'aide de chevaux, le métier de transporteur, roulier, voiturier etc., était florissant et Breuteuil comptait en 1853 cinq messagers. Les messagers, grands voyageurs, étaient des personnages hauts en couleurs, n'ayant pas "froid aux yeux", et qui, témoins de bien des événements, avaient toujours des histoires à raconter à leur retour". (B. Lizot, Breteuil-sur-Iton, 1996,  p. 163).

4 Cette date, gravée dans la poutre au-dessus de la porte, est encore bien lisible aujourd'hui.

5 plan cadastral de 1810, section A.

6 voir à propos des maîtres de Poste Loisel père et fils, l'article de M. Hamon "Louis-Adolphe Loisel, 1811-1890, Maître de Poste, archéologue et collectionneur", Connaissance de l'Eure, 1998, p. 26-30.

7 La copie authentique de l'acte notarié fut rapidement égarée. Grany (Marthe Bizet) avait entendu dire par sa grand-mère Delphin (Petel, née Prévost), que la cour masure avait été achetée par son père à une cousine "Laverdure" (au lieu de "Loisel"). Cette tradition orale était exacte, excepté le nom patronymique de la venderesse. On se souvenait que ce nom évoquait la nature, le monde vivant ("Loisel", donc l'oiseau), mais confusion s'était faite entre règne volatile et végétal, et c'est "Laverdure" qu'on gardait faussement en mémoire.

8 Le mortier de Boniface qui servait à piler l'indigo a été conservé : il est posé sur la meule du pressoir, à terre, dans la cour, devant le jardinet entre masure et cave. Le tout sert de vase à plantes grasses.

9 La cheminée de cette chambre, en effet, n'est pas d'origine : à son droit, les solives ne reposent pas sur une chevêtre (enchevêtrée) comme dans la grande salle, mais sont enfoncées dans le manteau. On aménageait souvent ainsi une cheminée après coup et à peu de frais puisqu'on modifiait peu le solivage. Mais l'extrémité des solives proches du conduit, surchauffées, risquaient d'entrer en combustion, provoquant feu de cheminée ou plus grave. Avant l'incendie de 1946, les souches de cette cheminée n'étaient pas semblables comme aujourd'hui mais similaires, celle de la cheminée de la grande salle étant construite en briques roses peu cuites et pierre, et celle de la cheminée de la chambre en briques très cuites presque noires, et en pierres.        

10 Sa porte en sapin, malgré sa décoration sculptée dans le goût du 18e siècle, ne peut être antérieure au 19e siècle, époque où on commença à utiliser ce bois en menuiserie.

11 A.D. Eure n° 4 E 13/139.

12 milieu du XVIIe siècle.

13 ancêtre de Mme Puget, vivant à Marseille aux environs de l’an 2000.

14 voir gravure de Debucourt, en possession de Michelle Audoin

15 Cependant, dès le 3 août 1711, fut inhumée la sœur St Blaise Hélène, religieuse de la Providence.

16 et actuellement en possession de Michel Bidault.

17 manuscrit sur parchemin conservé dans les archives familiales, à Villez.

18 laissé en blanc sur le manuscrit.

19 manuscrit sur parchemin conservé à Villez dans les archives familiales.

20 Une transaction sur parchemin datée de 1641 intervenue entre Guillaume Le Prévost fils Eustache de Rouge-Perriers d'une part et Martin Prévost fils de défunt Jean de la dite paroisse d'autre part ne peut s'appliquer aux familles reconstituées.

21 E. Bourassin, Historia,  n° 589, janvier 1996, p. 80.

22 1 acre = 52 ares.

23 "affidée" : celle qui a donné sa foi.

24 Il subsiste de ce trousseau, en possession de Jacques Hérold, un drap de toile de main (irrégulier) délaisé, portant les initiales au coton bleu : M. B.

25 aveu : justification de jouissance de la terre et du paiement des droits seigneuriaux.

26 copie ms sur pap., archives familiales à Villez.

27 imprimé sur pap., archives familiales à Villez.

28 photocopies obtenues par J. Hérold.

29 sous l'autorité de Charles Eugène de Lorraine, Prince de Lambesc (tristement célèbre par la maladroite répression sanglante de l'émeute parisienne du Faubourg Saint Antoine des 27 et 28 avril 1789 contre le fabricant Reveillon de la Manufacture Royale des Papiers Peints et Veloutés), et de Louise Julie Constance de Rohan, comtesse de Brionne, sa mère, titulaire indivis de la charge du commandement dans les Ecuries et Haras de sa Majesté.

30 A.D.E., 1.J. 253/5.

31 Ce sont probablement les plus anciennes, mais sont à prendre avec réserve car elles comportent des confusions : ainsi celle de Roger de Beaumont, restaurateur de la ville, conseiller fidèle de Guillaume le Conquérant, avec cet autre Normand Roger Guiscard, conquérant de l'Italie du Sud et de la Sicile (qui devaient former "les deux Siciles"). D'autre part, il recopia un curieux tableau qui était, sous forme d'esquisse et de vue cavalière, un plan de Beaumont le Roger. Le château très ruiné est figuré conventionnellement par une forteresse dans le goût de celles que l'on rencontre sur les blasons, tandis que les églises et l'abbaye semblent représentées avec vérité. Une photocopie de ces documents est déposée aux A.D.E., 1.J., 164.

32 selon l'inventaire dressé le 17 Floréal An VI, après le décès de Pierre Bidault, des titres et papiers qu'il détenait. Les archives notariales de Me Miocque ont disparu, selon information donnée le 23 janvier 1996 par Philippe Mathière.

33 Le terme de "grenier à sel" exprimant à la fois l'entrepôt du sel et la juridiction chargée de réprimer la contrebande, la fraude, les infractions relatives à la gabelle. Le procureur du roi introduit les affaires devant la juridiction et y représente les intérêts du roi (Genéalogia, n°118, oct.-nov. 1998, p. 16).

34 Le roi nommait trois contrôleurs à chaque payeur, de sorte que chacun, exerçant la fonction alternativement, n'avait qu'une année de service sur trois (A.D. Seine-Maritime, Série IIB, Chambre des Comptes).

35  Cette paroisse appartenait au diocèse de Rouen et ses archives anciennes ne se trouvent pas aux Archives départementales de l'Eure mais à celles de Seine-Maritime.

36 in :  Pierre Eugène Nibelle, Revue Généalogique de Normandie, 42, 1992.

37 factum du procès ultérieur.

38 Abbé Loth, Histoire du Cardinal de la Rochefoucauld, 1893.

39 Décret de Napoléon conservé dans les archives de J. Hérold, à Neuilly.

40 Careme et Charpillon, Dictionnaire historique de l'Eure.

41 Marcel Mavré, Chevaux de trait, 1988, p. 44.

42 Régis Faucon, Manoirs du Pays d'Auge, ed. Art et Tourisme, Paris, s.d.

43 Heroult Filleul, Histoire familiale, p. 206.

44 Enquêtes ecclésiastiques de 1799 à 1802 - A.D. Eure.

45 A.D. de l'Eure - Pouillé G.1889.

46 « En 1783, une éruption en Islande sème la mort en France », Le Figaro, 19 avril 2005.

47 A.D. de l'Eure, Enquêtes ecclésiastiques, 1799-1802.

48 voir Barbey d'Aurevilly, L'Ensorcelée.

49 Les mesures à l’encontre des déserteurs étaient très dures. L’action du Préfet de l’Eure, Masson de Saint-Amand, l’illustre: « Selon le bourgeois d’Evreux, à peine fut-il installé (Masson de Saint-Amand) qu’il mit à exécution la terrible loi sur les militaires réquisitionnés et conscrits reconnus infirmes dans toutes les visites précédentes et porteurs de dispense de service militaire, lesquels par cette loi étaient ou obligés de payer 300 livres ou de rejoindre différents corps d’armée, et cela dans un délai très court. Afin d’inciter les jeunes gens à se rendre au point de recrutement, on obligeait les parents des déserteurs à loger des militaires chez eux. D’autre part les médecins chargés d’examiner l’état de santé des conscrits accordaient de plus en plus rarement des dispenses. […] Malgré tout, bien des appelés échappaient encore au service […]. En 1804, Masson de Saint-Amand s’en prenait […] par voie d’affiche à la « coupable tolérance de quelques maires » feignant d’ignorer les réfractaires ou les déserteurs résidant dans leur commune. » A. Goudeau, « Masson de Saint-Amand, Préfet de l’Eure, 1800-1805 », Connaissance de l’Eure, 119, janvier 2001.

50 Marie Berthelin, de Villez, aurait appris son métier de repasseuse de linge auprès d'une petite-fille de ce déserteur.

51 On en a un témoignage dans Henry Houssaye, Situation des campagnes en 1814, Librairie Académique Perrin et Cie, 1907, dont suivent ci-après quelques extraits significatifs :

Janvier 1814 : "Des colonnes mobiles fouillaient les bois à la recherche des réfractaires, les garnissaires s'installaient au foyer de la mère de l'insoumis; dans certaines contrées, c'étaient les femmes et les enfants qui labouraient. D'ailleurs le ministre de l'Intérieur n'allait-il pas bientôt mettre à l'ordre du pays, par la voix des journaux, que les femmes et les enfants pourraient utilement remplacer les hommes dans les travaux des champs et que le labour à la bêche devait suppléer au labour à la charrue, devenu impossible à cause du manque de chevaux ?

 Ainsi ruinée et décimée, la population française toute entière n'avait qu'une seule pensée, ne vivait que dans une seule espérance, ne formait qu'un seul vœu : la paix.

 Des villes, des campagnes, des états majors même, cette prière unanime arrivait résignée et tremblante, au pied du trône impérial. Depuis les campagnes de 1808 et de 1809 et surtout depuis la retraite de Russie, la France était lasse de la guerre. Les désastres de la Berezina et de Leipzig, la marche de l'ennemi vers les frontières, l'avaient fait revenir sur ses rêves de gloire." (p. 3) […]

 "Les appels à la rébellion [des royalistes], l'inertie des fonctionnaires, et surtout les nouvelles de la marche de l'ennemi qui gagnait chaque jour du terrain achevaient de perdre l'esprit public, créaient partout l'agitation et le désordre. Les levées de conscrits et de gardes nationaux rencontraient une résistance extrême. Personne ne voulait plus partir. La cohorte active de Rouen était composée exclusivement de remplaçants; on n'avait même pas pu trouver d'officiers. C'était à qui donnerait l'exemple de l'insoumission.  

 Dans le Nord, le Pas-de-Calais, le Calvados, l'Eure et Loir, les Landes, la Haute-Garonne, surtout dans la Mayenne, les Deux Sèvres, le Maine et Loire et la Loire Inférieure, chaque séance de tirage au sort devenait émeute. Les appelés murmuraient, vociféraient, menaçaient. A Toulouse, ce placard fut affiché : "Le premier qui se présentera pour tirer au sort sera pendu". Le 20 janvier, sur la demande du préfet de Nantes qui redoutait un soulèvement, la levée de 1815 fut ajournée de quinze jours. Le préfet du Maine et Loire écrivait "l'insurrection de tout le département est à craindre". Le préfet du Calvados "A Caen, tout est prêt pour une révolution". Malgré les gendarmes, les garnissaires, les colonnes mobiles, déserteurs et réfractaires, insoumis se multipliaient. Un détachement de conscrits de Seine Inférieure, comptant 177 présents au départ, n'en avait plus que 35 à l'arrivée.

 Si les soldats manquaient d'armes, les réfractaires savaient en trouver. Des bandes de 50, de 200, de 1000 et même de 1500 hommes parcouraient l'Artois, le Maine et l'Anjou comme au temps de la chouannerie, fusillant avec les troupes, arrêtant les diligences, envahissant les villages pour forcer les conscrits à les suivre et pour piller les caisses des percepteurs. » (p. 23)  

52 Cette armoire aux pieds sciés se trouve toujours aujourd'hui dans la maison de Villez, dans la dernière chambre à l'Ouest, dite "aux chinois".

53 Médaille souvenir conservée dans la collection de J. Hérold, à Neuilly.

54 Collection de J. Hérold, à Neuilly.

55 Conservé dans la vitrine du four, à Villez.

56 Collection de J. Hérold, à Neuilly.  

57 Marthe Bizet (Grany) rédigea un journal de 1890, date de son mariage, à 1949. Elle y consigna, très sobrement, tous les événements survenus, des plus mineurs (visites, promenades, voyages…) aux plus importants (diplômes des enfants et petits-enfants, mariages, naissances, décès) et graves (déclarations de guerre, événements politiques, exode). On y trouve aussi des notes relatives à l’histoire familiale et à la généalogie, des proverbes, des coupures de journaux, des listes de prix, etc.

58 feuillet inséré dans le Journal de Marthe Bizet.

59 Autres versions de la phrase célèbre : « Si tu t’approches, je t’embroche ! », ou « Si tu t’approches, je t’enfourche ! ».

60 En réalité, l’accusé avoua avoir abandonné l’enfant au Bois de la Butte (en face de la future halte du chemin de fer).

61 Il s’agit de la petite poivrière en fer toujours conservée dans le placard de la petite salle , et sur laquelle sont maladroitement gravées les initiales « P. B. », pour Prévost Boniface.

62 c’est-à-dire le babeurre.

63 Cette carte est aujourd'hui accrochée dans la petite salle.

64 contrat reçu le 1er juillet 1833 (8 p. sur parchemin), conservé dans les archives familiales, à Villez, dossier "mariage de Clémentine P.".

65 Facture du 15 août 1833, arch. familiales, Villez, dossier "mariage de Clémentine P.".

66 Facture du 16 août 1833, arch. familiales, Villez, dossier "mariage de Clémentine P.".

67 C'est dans une toilette de jeune bourgeoise parisienne qu'elle a été peinte. Le tableau qui la représente est conservé à Villez (accroché dans la chambre de Mich). Volé lors du cambriolage de 1984, il a été retrouvé par Mich aux Puces de Clignancourt, à Paris.

68 personnage créé par le poète Béranger.

69 aujourd'hui Saint-Pierre-des-Fleurs.

70 Sur les routes de l'exil, Mémoires, par M. l'abbé Sébastien Jean Honoré Petel, ed. par Charles Leroy, Rouen, 1929, 200 p. Un exemplaire manuscrit et un exemplaire imprimé de ces Mémoires sont conservés chez Jacques Hérold, à Neuilly; un autre exemplaire imprimé est conservé à Villez, dans l'armoire de Marie Anne Folleville. Auparavant, des extraits de ces Mémoires avaient été insérés dans Histoire du cardinal de la Rochefoucauld et du Diocèse de Rouen pendant la Révolution, par l'Abbé Loth, 1893.

71 Les branches subsistantes les plus importantes sont la branche Honoré Petel à Louversey, à la ferme de Parc à Surville, la branche Pierre Delphin Petel, au Neubourg, la branche Honorine Petel-Legendre, de Vraiville, et la branche Prosper Petel à Saint-Pierre-des-Cercueils (aujourd’hui Saint-Pierre-des-Fleurs).

72 Famille Loyseleur ou Loyseleur : les ancêtres Loiseleur étaient originaires de Rouge-Perriers, où la colonie était assez nombreuse. L’un d’eux, Pierre Loiseleur, né à Rouge-Perriers, parvint à la licence de théologie de la Faculté de Paris. En 1790, il se trouvait aux Dominicains d’Evreux. Une rue de Rouge-Perriers porte son nom. On ignore s’il était quelque peu notre parent. Les ancêtres les plus lointains connus sont Claude Loiseleur et Anne Lepron, début du XVIIIe siècle. Un de leurs trois enfants épousa en premières noces à Rouge-Perriers le 27 avril 1741 Marie Marguerite Boucher, et en secondes noces Madeleine Duval. De son premier mariage sont nés entre 1742 et 1760 onze enfants dont Pierre Augustin le 3 février 1756. Son mariage avec Angélique Victoire Le Roy fut précédé d’un contrat sous seings privés en date du 15 novembre 1779 (archives J. H.). A ce contrat le sieur Le Roy père constitue la légitime de la future épouse par un trousseau et un mobilier comprenant notamment : « Une armoire en bois de chêne à deux battants avec ses tiroirs, fermant à clef. » Cette armoire avait été construite spécialement pour la future car, à la corniche, figurait un médaillon portait sculptées les lettres enchevêtrées AVR, soit ses initiales un peu simplifiées. Elle avait été construite un peu avant car, sur le faux dormant entre les deux portes, elle portait la date de 1776. La clef qui la fermait contenait dans sa tige un stylet. Cette armoire posait problème car son abondante ornementation contournée et la forme tourmentée de sa corniche ne correspondaient pas aux éléments spécifiques « Haut Normand », selon les ouvrages traitant du mobilier, mais cependant le décor comprenait une corbeille fleurie. Elle avait été construite par un ouvrier menuisier itinérant qui avait dû travailler dans la région de Liège car sa facture générale et son style l’apparentaient au style liégeois. Son plafond et sa corniche étaient ni posés ni assemblés par des chevilles en bois, mais par quatre forts crochets de fer forgé, particularité liégeoise (cette armoire a été léguée par Grany à son petit-fils François Bizet).

Ce contrat stipulait en outre : « La dite future épouse remportera son trousseau avec ses bagues, joyaux, argenterie marquée à son nom en exemption de toutes dettes. » Voilà qui lui assurait la propriété de sa timbale de mariage tulipe en argent, non indiquée dans ses apports, marquée AV LEROY » avec en ajout postérieur « A DH PETEL » (A Honoré Delphin Petel, son petit-fils). Le mariage a été célébré le 18 avril 1780 à l’église de Saint Thaurin des Ifs (entre Bourgtheroulde et Brionne), où les Le Roy étaient établis. Le jeune ménage s’établit à Rouge-Perriers où leur naquit le 30 décembre 1782 une fille, Angélique Victoire Loiseleur.

Le ménage Loiseleur Le Roy quitta Rouge-Perriers pour la Pyle vers 1786, suivi par leur père Claude Loiseleur et sa seconde épouse (il en est fait mention sur le rôle de collecte de la taille précité tenu pour 1787 par Nicolas Prévost). Le séjour des époux Loiseleur Le Roy à la Pyle pendant la Révolution ne fut troublé que par le bannissement et la mort civile d’un frère, Mathieu Loiseleur, curé d’Hardencourt, et les complications successorales subséquentes. Selon la tradition familiale, la jeune Angélique Victoire Loiseleur aurait épousé en premières noces un garçon d’Iville, Jean Baptiste Le Noble. Ils se seraient installés à Paris, auraient acquis du mobilier urbain : le lit 18e siècle à chapeau tendu d’indienne, qui resta en place jusque vers 1942 ; le motif de l’indienne a été réimprimé depuis (ce lit dit « Le Noble » a été légué par Grany à Jacques Hérold) ; un ensemble en acajou et cuivre comprenant une grande commode à tiroirs, une table ronde en marbre noir, une autre en demi-lune, avec tablette de marbre gris, et une travailleuse avec tablette de marbre gris (ce mobilier fut vendu au  départ de Caudebec) ; une glace mirette et une étroite (en possession de Jacques Hérold). Pendant la Terreur, le mari, inquiété en raison de son patronyme, Le Noble, aurait été guillotiné. Les causes de cette tradition familiale sont inconnues mais elle ne correspond pas avec les archives. En effet, le mariage Le Noble fut précédé d’un contrat de mariage en date du 23 septembre 1800 : la Terreur était passée depuis longtemps mais la Normandie était encore agitée par des actions de chouannerie (brigandage, disait-on, terrorisme, disait-on). On ignore le lieu et la date du décès de Jean Baptiste Le Noble, mais les actes réglant sa succession sont datés à partir du 12 Florial an XI (2 mai 1803). Ce règlement successoral apparaît paisible entre la veuve et son beau-père Pierre Jacques Le Noble. Le calme politique ayant été suivi de l’apaisement religieux, l’église de la Pyle est officiellement desservie par l’abbé Sébastien Jean Honoré Petel, de retour d’exil. L’idée lui vint-elle que la jeune veuve Le Noble pourrait devenir l’épouse de son neveu Pierre Delphin Petel ? En tout cas, s’ensuivit le contrat de mariage précité auquel assistèrent le précédent et le nouveau beau-père de l’épouse, Pierre Jacques Le Noble et Noël Prosper Petel, Sébastien Jean Honoré Petel, prêtre desservant la commune de la Pyle. Il y est précisé que la future épouse apporte les mêmes meubles et trousseau qui lui furent donnés lors de son précédent mariage, avec en outre le mobilier d’acajou et deux glaces.

73 Portrait volé lors du cambriolage de 1984. On en conserve une mauvaise photo.

74 Egalement conservée à Villez, armoire de Marie-Anne Folleville, enveloppe "Papiers et Correspondance politique de Delphin Petel" .

75 Notes de Marthe Petel, sa petite-fille.

76 40 francs en or.

77 Diplôme sur parchemin délivré le 12 juillet 1838, conservé à Villez, dans l'armoire de Marie Anne Folleville, dans une enveloppe notée "Papiers Grand-Mère Delphin Petel".

78 Tableau accroché dans la seconde chambre ouest, volé lors du cambriolage de 1984 et retrouvé par Mich au marché aux Puces de Clignancourt.  

79 Texte du discours conservé dans arch. J. Hérold, à Neuilly.

80 Conservée dans l'armoire de Marie Anne Folleville, à Villez, dans une enveloppe notée "Papiers Grand-Mère Delphin Petel".

81 Le portrait de Delphin, conservé à Villez, a été volé lors du cambriolage de 1984.

82 Conservée à Villez, au mur de la "petite salle".

83 Conservé à Villez.

84 De nombreuses autres lettres de ses amis politiques sont conservées à Villez, armoire de Marie-Anne Folleville, enveloppe "Papiers et Correspondance politique de Delphin Petel".

85 Son plan, peint à la main, est conservé dans les arch. Jacques Hérold, à Neuilly.

86 L'affiche de mise en location est conservée, dans les arch. Jacques Hérold, à Neuilly.

87 conservées dans l'armoire de Marie Anne Folleville, à Villez.

88 Née à Rouen le 28 juillet 1844.

89 Contrat de mariage et attestation d'Etat civil conservés dans arch. J. Hérold, à Neuilly. Avec le concours d’Honoré François Petel, notaire à Evreux, généalogiste de la famille.

90 né en 1857 à Cagny, Seine-Maritime, au hasard des postes de son père, percepteur.

91 Celui de Denise est conservé chez Michelle Audoin, à Paris.

92 Il avait son atelier route du Mans (aujourd’hui Libération) dans l'ancien grenier à sel du Neubourg. Veuf, et donc esseulé, il rencontrait Gaston Bizet au café et c'est ainsi qu'ils devinrent des amis. En fin de carrière, il se remaria avec Mlle Bernay, riche propriétaire moustachue à Emanville.

93 qui venait d'épouser Yvonne Feugère, une amie d'enfance de Denise, devenue Yvonne Macquet.

94 articles toujours conservés dans une enveloppe, à Villez.

95 Sans la petite cuiller à vocation hygiénique, de telles distributions s'étaient déjà tenues pendant le séjour de 1914.

Le Presbytère



Le presbytère construit au 14 / 15 ème siècle est construit en pan de bois serré, " tant plein que vide ".
Au moment de la vente des biens nationaux ( an IV de la République ), le presbytère consistait en une maison principale. Lensemble du bien comprenait une grange avec pressoir, une cave voûtée en forme de croix et les alvéoles servaient de stockage des provisions pour lhiver un mur en bauge était construit pour en fermer lentrée et démolie au printemps lorsque les champs ne produisaient plus de légumes. Lescalier à trois marches pour aller à la cave à loriginalité davoir une voûte correspondante à la hauteur de chaque marche.
Un cellier,  3 petites écuries, un four à pain ainsi quun petit fruitier attenant à léglise. Le tout était couvert en chaume, sauf la maison et le fruitier en tuile.
En 1828, le presbytère est acheté par la commune et y ajoute un colombier.
En 1911, la municipalité fait réaliser des travaux de rafraîchissement (peinture et vitrerie). En 1946 de nouveaux travaux sont décidés pour laménagement du logement de linstituteur.

Aujourdhui, le presbytère est en cours de restauration par des passionnés de vieilles pierres.
 


Rue Valle  Bâtiment offert à la commune par Mme VALLE.



Villez-Sur-Le-Neubourg se distingue des autres communes du Plateau par son caractère vallonné et son habitat moins dense, plus éclaté sur son territoire.
Le nom de Villez, comme ceux de Villers ou Villiers que lon trouve fréquemment en France, provient du mot latin " villaria ", dérivé lui même du mot " villa " qui aux époques gallo romaines, mérovingiennes et carolingiennes désignait une grande exploitation agricole dans lEure.
Les origines du nom incitent à penser que notre village existait déjà à lépoque de Charlemagne sous forme de groupement dindividus.





Le Fief de Villez-Sur-Le-Neubourg

- Léglise de la Trinité de Villez-Sur-Le-Neubourg était à la présentation du comte dHarcourt.
- En 1210, Richard de Tournebu tenait un demi-fief à Villez ; il est nommé dans une enquête faite à Evreux en 1230 ; son fils Lucas tenait après lui un demi-fief à Villez.
- René, roi de Sicile, duc de Lorraine, eut en partage, en 1496, Elbeuf, Brionne avec Villez.
- La seigneurie de Villez relevait du comté dHarcourt ; Claude de Rieux, comte dHarcourt, présentait à la cure de la paroisse en 1533. Différentes présentations furent faites ensuite par François Ier, comme ayant la garde noble des enfants de M. de Rieux ; par Henri III, à cause de la minorité des enfants du comte de Laval, comte dHarcourt ; par Charles de Lorraine, duc dElbeuf, comte dHarcourt, en 1629, 1650 et 1653, et par François de Lorraine, comte dHarcourt, en 1688.
- Guillaume Picory, sieur de Villers, justifia de sa noblesse en 1523.
- En 1562, Richard Picory, esc, était seigneur de Villez, du Bosc-Andelier, etc. ; sa veuve se remaria avec Philippe dErneville, sieur de Bigards.
- Esme de Picory, seigneur de Villez, fils de Richard, épousa Catherine du Busc, qui était marraine à la Harangère en 1587 ; René de Picory lavait remplacé en 1600.
- Charles, Claude, René-François, Alexandre et Charles II de Picory furent successivement seigneurs de Villez.
- Picory, esc., seigneur de Villez, maintenu de noblesse le 31 mai 1666, portait : " deux gueules, à deux fasces dor, accompagnées de trois roses dargent ".
- Fin 1770, M. Picory de villez était curé de Saint-Aubin-dEcrosville.

( Extraits du dictionnaire historique des communes de lEure - 1868 - Charpillon  & Caresme ).


En 1868, la commune comptait 344 habitants.
On y trouvait notamment 1 paroisse, 1 école, 5 patentés.
                       Activités sur la commune :
                       Agriculture : prairies, lin
                       Industrie : tissage chez les particuliers.

  
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Liste des Maires de la commune de Villez-Sur-Le-Neubourg  (Canton du Neubourg).

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1790  -  1792

BIDAULT François

1792  -  1795

FLEURY Pierre

1795

MOUCHARD Louis Claude

1795  -  1797

BIDAULT François

1797  -  1800

MOUCHARD Louis Claude

1800  -  1807

BIDAULT Jean-Baptiste

1807  -  1815

FLEURY François

1815  -  1821

RESSENCOURT François Charles

1821  -  1824

DUFOUR Denis Charles

1824  -  1848

RESSENCOURT Louis Alphonse

1848  -  1852

DUFOUR Denis Charles

1852  -  1864

LEPIC Pierre-Edouard

1865  -  1870

RESSENCOURT Louis Alphonse

1870  -  1877

FLEURY Claude Victor

1878  -  1901

BIZET François Désiré

1901  -  1907

LEROY Désiré

1907  -  1925

(mobilisé aux armées de 1914 à 1918)

DUMOUCHEL Théodule

1925  -  1929

LEROY Désiré

1929  -  1945

BIZET Roger

1945  -  1959

GRENIER Gaston 

1959  -  1977

PREVOST Michel

1977  -  1983

LEROY René 

1983  -  1996

VERMEULIN Xavier 

1996  -  2001

PLESSIS Gérard

2001